vendredi, 08 mai 2009

Ravage de la lecture

Dans Ravage de Barjavel, cette phrase à propos d'un appareil de télélecture que l'on pourrait comparer à des livres électroniques doublés d'une traduction automatique de type BabelFish :

Cette voix lisait non seulement Goethe, Dante, Mistral ou Céline dans le texte, avec l'accent d'origine, mais reprenait ensuite, si on le désirait, en haut de chaque page, pour en donner la traduction en n'importe quelle langue.

La mention de ces noms dans cet extrait scolaire n'a pas été sans me causer une légère surprise. Admettons que Mistral soit admis comme un grand auteur du fait de son prix Nobel - et c'est un grand poète même si certains de ses disciples du Félibrige se sont livrés à la collaboration et n'ont pas été poètes. Mais que vient faire Céline, un auteur encore récent à l'époque de la publication (1943), qui s'était livré à quelques pamphlets antisémistes et qui n'avait pas vraiment la gloire d'un Montaigne que l'on accusait au contraire alors d'être juif ? Et pourquoi un auteur allemand et un italien exemplaires, sans un Shakespeare en face ? Parce que cela représentait la langue des pays contre lesquels Vichy était encore en guerre aux côtés de l'Allemagne et de l'Italie ? Tout cela me fait penser à la même opération de manipulation de références que dans l'Etoile mystérieuse. Ce sont des cautions d'extrême droite qui sont données dans ce texte, même si ni Dante, ni Goethe n'ont connu l'extrême droite sous sa forme moderne. On accorde Mistral aux maurrassiens monarchistes, on accorde Céline aux partisans de la révolution nationale, et on se fiche de tous en parlant d'un accent d'origine comme si l'accent ne variait pas déjà dans un même pays et pour une même langue. C'est un roman d'inspiration purement vichyste, jusque dans sa conclusion, et puis on laisse passer des extraits d'idéologie pure dans les manuels scolaires. Il ne serait pas choquant de citer Céline (que j'ai déjà fait étudier), mais dans le contexte cité cela avait un sens pas du tout innocent, et la mention de Mistral ne vaut pas mieux alors. J'ai toujours été étonné qu'autant de profs de gauche donnent à lire ce roman d'extrême droite prônant une science-fiction archaïque, infantilisante ou dans ce cas aveugle. Et puis que ce soit repris ensuite hors tout contexte historique... 

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Commentaires

Ce "dans le texte, avec l'accent d'origine" me fait aussi tiquer. Parler de Dante ou Goethe avec l'accent, alors qu'il faudrait plutôt dire dans la langue d'origine, c'est n'importe quoi. (Ou alors, il faudrait faire comme les mauvais films hollywoodiens qui font parler un Russe ou un Espagnol en anglais, mais avec l'accent russe, espagnol, etc.) Détail qui tue, et qui révèle que cet auteur prétendument visionnaire a en fait les idées bien courtes. En plus de les avoir, ici, tristement opportunistes (le roman est paru en 1943) et puantes...

Par curiosité, c'est chez quel éditeur, ce manuel ?

Ecrit par : Irène | samedi, 09 mai 2009

Barjavel fait partie, au même titre que Marguerite Duras, de mes sacrés, ceci depuis "la nuit des temps" qui marque mon adolescence et l'ampleur des rêves qui s'y rattachent. L'accent : je pense au délicieux de ceux qui en ont gardé des bribes tout en maniant la langue française avec finesse. J'admire toujours ce rappel discret d'une polyglottie ô combien enviable, l'attrait de l'inconnu, bel de préférence.
Quant à la lecture virtuelle, j'ai attaqué hier soir les douze premières pages d'un roman mis en ligne.
Bof : malgré une écriture agréable ma manqué le confort de mon lit et tâtonner pour éteindre la lampe en se vautrant dans le moelleux de l'oreiller et en laissant Morphée m'emporter. Il a fallu lire assise, puis éteindre l'ordi et patin et couffin. Et puis vais-je le reprendre et le finir ? Rien n'est moins sûr sauf si une avidité me prend à savoir la suite.

Ecrit par : michèle | samedi, 09 mai 2009

Le manuel est édité par Hatier, ses auteurs sont Dominique Fouquet, Patrick Jeunon et Hélène Potelet. Le reste de l'extrait ne comporte pas d'ambiguïté, mais cette seule phrase suffit à entrevoir l'idéologie à la base de ce roman.

Ecrit par : Dominique | samedi, 09 mai 2009

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