samedi, 04 avril 2009
Le jour du treillis
Le bruit autour du Jour de la jupe m'a rappelé une histoire ancienne dont le point de départ est identique et le déroulement plus réel.
Cela se passe dans un collège moyen et semi-urbain d'une ville moyenne de province qui accueille un public mélangé, mais avec aussi des élèves issus de familles désocialisées ou délinquantes. Une de mes collègues était professeure principale d'une des classes poubelles de ce collège, les classes poubelles se repèrent aisément : elles n'ont pas d'option (ou alors une option découverte des métiers), il n'y a pas d'allemand. Mais toutes les classes sont indifférenciées pour l'administration et les filières n'existent plus.
Un jour, en inspectant les devoirs faits à la maison, elle aperçoit une arme dans le cartable d'un de ses élèves. Que faire ? Elle n'a pas le droit de quitter sa salle durant son heure de cours et de laisser ses élèves sans responsable. Si elle envoie un élève porter un mot à l'administration, le fautif saura immédiatement qu'on va venir s'occuper de lui. Leurs regards se sont croisés. Il sait qu'elle sait et elle sait qu'il sait. Or, il s'agit d'un élève impulsif et imprévisible qui posait déjà des problèmes de comportement. Elle ne peut connaître sa réaction si on touche à une de ses affaires. En outre, elle n'a pas le droit de prendre l'arme en question, puisqu'elle ne possède aucun pouvoir délégué de police et elle ne pourrait même pas fouiller une trousse dans le cas de jets de boulettes. Elle ne sait d'ailleurs même pas s'il s'agit d'un pistolet, d'un revolver, si c'est une arme à balles, à grenaille, à air comprimé ou factice.
Pendant une heure donc, elle va faire cours avec la peur au ventre. Sa seule idée est la préservation de ses élèves pendant ce temps. Puis elle se rend à l'administration pendant l'intercours afin d'avertir de la situation. Celle-ci se livre à une fouille en règle et en vain dans un autre cours. On retrouve après une longue traque le revolver à grenaille en question dans des fourrés. Bien entendu, le coupable s'en est débarrassé ou a chargé un complice de le faire. Mais c'est justement ce qui va être reproché.
Suit alors une assemblée générale extraordinaire demandée par les enseignants, où les Dalton (le surnom des membres de l'administration) s'emploient à charger cette enseignante qui n'avait pas su s'emparer de l'arme directement dans le sac, alors même qu'elle ne savait pas de quel type d'arme il s'agissait, qu'elle aurait été incapable de situer le cran de sûreté en manipulant pour la première fois une arme à feu et qu'il y avait un élève dont le comportement était le plus souvent absurde. Mais pour les Dalton, cela ne fait pas un pli : ils auraient su répondre virilement en empoignant le revolver et en repoussant l'élève grâce à leurs muscles fort développés. Nous sommes quelques professeurs hommes à protester en disant que le fait d'empoigner une arme est un acte grave et dangereux, que cela fait monter le rythme cardiaque et qu'on ne peut découvrir un tel objet dans la seconde même sauf si on a vu trop de films. On ne peut être tous sous-officiers de réserve et se prendre pour James Bond. Ce qui était reproché ici à l'enseignante, c'était aussi d'être une femme qui n'avait jamais eu de contact avec les armes et qui aurait eu trop d'appréhension envers les armes parce qu'elle était femme, donc n'ayant pas les capacités pour enseigner face à tout public. L'enseignante a bien mis en valeur cette forme de sexisme assez crétin, parce qu'on la renvoyait à son sexe sans voir qu'il s'agissait d'une affaire humaine avant tout.
Un autre reproche était le fait qu'elle avait empêché de prendre le coupable en flagrant délit. Parce que faute de preuve pour la détention de l'arme qui était passée par plusieurs personnes, il n'était plus question d'exclure même à titre conservatoire l'élève fautif. Il aurait fallu le prendre sur le fait et non sur la base d'un témoignage. Ensuite, il a passé tranquillement dans la classe supérieure et a terminé normalement sa scolarité tout en perturbant les autres cours, sans aucun ennui pour lui.
Le soir de cette réunion, les pneus de la voiture de cette professeure ont été crevés alors qu'elle faisait deux cents kilomètres pour faire cours. Les deux coupables (fort gaulois comme le premier) ont été vite connus, ils s'en sont vantés en cours de récréation, mais aucun n'a été victime de sanctions : la voiture était garée hors de l'établissement, les Dalton ne pouvaient donc appuyer la plainte ou s'appuyer sur les dires de chacun. La fin est exemplaire : l'enseignante qui avait déjà demandé sa mutation l'a obtenue après une fin d'année où elle a subi des vexations multiples de l'administration pour des motifs futiles, les Dalton sont partis en retraite quelques années plus tard et ils ont été fort heureux que l'Oignon ne parle surtout pas des problèmes de sécurité dans leur collège à ce moment-là alors qu'ils tentaient de mettre en avant leurs filières d'élite. Au fond, c'était le but de l'accusation.
15:08 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : féminisme, mlf, éducation; enseignement, profs



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Commentaires
Suit alors une assemblée générale extraordinaire demandée par les enseignants, où les Dalton (le surnom des membres de l'administration) s'emploient à charger cette enseignante qui n'avait pas su s'emparer de l'arme directement dans le sac.
C'est incroyable, cette histoire !
Merci pour le soutien des Dalton aux enseignants !
A la place de cette dame, j'aurais fait la même chose, avant tout préserver la vie des autres enfants face à une réaction incontrôlée de l'élève armé.
Écrit par : Michèle | samedi, 04 avril 2009
Paradoxalement, c'est le genre de situation qui peut être plus simple à gérer quand l'élève sort une arme bien en évidence et en menace le prof.
Cela me rappelle le cas d'une femme ma famille qui a enseigné en collège, en France, mais aussi dans l'équivalent d'une classe prépa à Abidjan. C'est dans ce dernier environnement qu'elle s'est retrouvée un jour face à un jeune homme (environ 18 ou 19 ans) qui, mécontent d'avoir reçu une réprimande, s'est levé, a sorti tout soudain un couteau et a menacée de le lancer sur elle.
La dame, qui a assez bonne une expérience des êtres humains, a évalué la situation en un clin d'œil: le jeune était irritable, mais fanfaron, plus une grande gueule qu'un despérado. Elle l'a regardé droit dans les yeux et dit fermement: "Alors va-z'y, lance."
L'autre s'est dégonflé, a haussé les épaules et rangé son couteau. Et le cours a pu reprendre.
Je ne sais pas s'il y a eu des suites disciplinaires pour le jeune homme, mais d'après ce que j'ai pu comprendre, la situation était socialement délicate parce que c'était le fils d'un haut fonctionnaire ivoirien, un fils à papa qui aurait pu causer des ennuis à cette prof française mais sous contrat de droit local. (Il ne s'agissait pas d'une coopérante.)
Écrit par : Irène | dimanche, 05 avril 2009
Quand je suis allée au Gabon, un enseignant m'a dit que la semaine avant notre arrivée une dizaine de jeunes s'étaient tués en s'amusant à rester debouts sur le toit d'un bus qui circulait à vive allure.
Il est clair que là-bas, les jeunes manquent d'amusements et prennent des risques inconsidérés.
Écrit par : Michèle | dimanche, 05 avril 2009
@Irène : un jour fort lointain, je me suis emparé d'un nunchaku. Mais le contexte était différent : j'étais surveillant, en faction à la grille d'un collège en quartier difficile lors de la récréation, avec une zone de sécurité de trente mètres, donc sans élèves autour de moi. J'avais vu que l'intrus (que je ne connaissais pas) ne savait pas le manier, n'arrivait pas à le déployer correctement sans se blesser et que c'était ma chance, puis je me suis reculé et il n'a pas voulu aller plus loin, sans doute parce qu'il avait déjà peur de son acte. Ce n'était qu'une provocation de plus par un jeune inconscient manipulé par d'autres qui voulaient dealer tranquillement dans les caves des environs. Cela m'a donné des sueurs froides après coup, mais je ne prenais de risques que pour moi. Et puis j'avais pu observer de quoi il était capable, alors qu'avec un revolver je n'aurais pas joué à John Wayne disant d'un ton calme et ferme tout en s'avançant : "Sois raisonnable Jimmy, donne-moi ton arme, tu ne vas pas faire une bêtise". Chacune de ces situations s'évalue individuellement.
Écrit par : Dominique | dimanche, 05 avril 2009
D'autant que le pire, comme situation, c'est probablement une arme à feu dans les mains d'un jeune nerveux ou agité.
Écrit par : Irène | dimanche, 05 avril 2009
Je ne veux certes pas minimiser les actes de violence qui se déroulent aujourd'hui dans les écoles, collèges ou lycées. Cela ne devrait bien entendu jamais se produire.
Mais, hélàs, ce n'est pas nouveau. J'étais là, en classe de cinquième, au Lycée Périer de Marseille, le 27 janvier 1964, lorsqu'un élève — dans la salle de classe voisine de la mienne — a poignardé son prof d'allemand avant de se jeter dans le vide sous nos yeux et de mourir sur le coup.
On peut lire le récit de ce drame sur le site du lycée, ici:
http://www.lyc-perier.ac-aix-marseille.fr/siteDelpy/Ledrame.pdf
A l'époque, les témoignages des élèves de cette classe concordaient tous pour dire que c'était une mauvaise note
à un devoir qui avait déclenché la folie meurtrière de cet élève. Mais on n'a jamais su pourquoi il se promenait avec un poignard sur lui ...
Écrit par : leveto | lundi, 06 avril 2009
Michèle : « Quand je suis allée au Gabon, un enseignant m'a dit que la semaine avant notre arrivée une dizaine de jeunes s'étaient tués en s'amusant à rester debouts »
Même s'il vous l'avait écrit, il n'était pas nécessaire de reproduire sa graphie quelque peu contestable.
Écrit par : Stéphane De Becker | lundi, 06 avril 2009
Stéphane, je l'ai vu trop tard...
Écrit par : Michèle | mardi, 07 avril 2009
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