vendredi, 30 janvier 2009

Les touffes frisées

Discussion entre collègues au sujet d'un devoir commun. Le texte choisi est extrait de Clochette de Maupassant. Et puis un passage choque une de nos collègues qui ne veut pas entendre ses élèves ricaner, vu qu'ils ont l'esprit mal tourné comme c'est courant à leur âge. C'est dans cette phrase :

C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes.

Ce qui faisait peur à la collègue, c'est l'expression touffes frisées. Elle veut supprimer cette mention du texte. Certes, certes... mais l'ensemble du portrait de la vieille couturière est grotesque, exagéré et surprenant. Il est aussi totalement sexualisé et la deuxième partie de l'histoire tourne justement autour d'un dépucelage raté. Mais le portrait tout entier suscite le rire et l'embarras. Alors pourquoi avoir peur de ces touffes frisées ? Parce que cela évoquerait une partie du corps ? Mais alors il faudrait éliminer aussi l'adjectif poilue ! Parce que lui aussi va déchaîner des réactions. Une autre collègue dit à part : "Cela ne m'étonne pas d'elle ! Elle a vraiment un problème avec ça..." Et puis comme elle passe toujours en coup de vent, sans jamais s'asseoir, très agitée et affairée, battant l'air à l'aide de ses multiples sacs Joseph Gibert en fin de vie, sa correction passe auprès de la direction puisque l'ensemble des collègues n'a pu lui dire en face et en même temps "non" avant qu'elle remette le sujet qu'elle avait repris à son compte.

Il est vrai que l'on a droit de temps à autre à des réactions face à des mots connotés. Ainsi, je suis certain que si je trouve le verbe fourrer, je  pourrai identifier les élèves qui ont une connaissance sommaire du lexique des films X. Je suis sûr que le verbe branler dans son sens classique et non argotique va susciter des pouffements lorsque j'étudie Molière ou Beaumarchais. Mais je demande alors à quoi l'on pense, on n'ose trop répondre, et je donne l'explication du mot dans ce contexte, avec des exemples d'autres emplois comme le branle-bas de combat ou le branle comme danse. Dois-je passer la scène où Thomas Diafoirus déclare "Père, baiserai-je ?" alors que le double sens a été voulu par Molière et que les spectateurs de l'époque en riaient ? On peut ne pas inciter à lire tel passage (je me vois mal expliquer à des élèves de douze ans la scène du viol commis par Renart sur Hermeline et démontrer qu'il la sodomise, ce qui était un acte diabolique à l'époque), mais enfin... il y a des passages qui n'ont nul besoin de cette forme de censure. Il peut être utile d'afrronter les rires scabreux, d'abord parce que cela permet de faire progresser l'élève dans sa vie personnelle et affective alors qu'il est encore en période de recherche, ensuite parce que cela montre la richesse de la langue et de ses registres.

Mais faire comme l'autruche, c'est une attitude non pédagogique. Je l'ai déjà exprimé ici lorsque j'ai évoqué les révisions grossières du Lagardetmichard au sujet deRabelais quand on proscrivait le mot connelet dans la bouche de Grandgousier. C'était bête. Cela l'est plus encore lorsque le mot en question n'est pas considéré comme obscène dans son contexte. De réécriture en réécriture, on peut en venir à bannir tous les mots qui pourraient susciter des désirs impurs, des mots grossiers et des pensées malsaines chez les jeunes acnéiques en quête de fausses provocations afin de s'affirmer. Devrait-on interdire l'adjectif ou le substantif bonne au sujet d'une femme sous prétexte que l'expression "elle est bonne" a un sens sexuel chez les adolescents qui regardent les DVD X de leurs parents en cachette ? Construit-on des adultes ainsi ?

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Commentaires

Le sieur Lagarde et Michard avait d'ailleurs laissé passer un extrait très joli du Lys dans la Vallée. A relire...

Écrit par : NaOH | samedi, 31 janvier 2009

Lorsque j'ai expliqué à Issam 12 ans boutonneux, les yeux torves et le rire gras- je charrie ouaip-(il y a un bail) l'autre sens de bonne, lié à l'âme - c'était à propos de la Belle dans le film de Cocteau- il a semblé tomber des nues, et découvrir que la Terre était ronde. Puis a conspué ses parents avec lesquels il ne pouvait parler de cela. Du cul quoi. Pas plus que de l'âme.
C'te année, F. 13 ans dit "on baise ?" à sa copine en allant au cinoche.
Un : que fais-je si souvent au cinoche avec ces gosses ?
Deux : comment gérer mon décalage qui s'accentue ?

Écrit par : michèle | samedi, 31 janvier 2009

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