vendredi, 19 décembre 2008

Approximations d'une île

J'ai lu tous les livres de Frédéric Vitoux et l'île Saint-Louis m'est devenu un paysage familier, quoi qu'éloigné de mes yeux. C'est pourquoi j'ai tiqué en lisant cette description :

Grâce à sa position exceptionnelle, en proue sur l'île Saint-Louis, et à son jardin qui dessine un balcon sur la Seine, ce joyau du XVIIe siècle est l'hôtel particulier le plus célèbre de la capitale, le plus visible et le plus aimé des Parisiens.

Voyons, la proue se trouve à l'avant d'un navire, or il se trouve que l'hôtel Lambert se situe à l'est de la l'île et donc en amont de la Seine. Ce serait donc sa poupe si l'on suivait la logique maritime. D'où vient cette image d'un navire pris en pleine mer ? De la Curée de Zola où l'hôtel Béraud donne en fait sur la rive gauche et non sur la rive droite comme l'hôtel Lambert, mais à peu près à la même hauteur et avec la même orientation.

« Il n’avait que trois étages, des étages de quinze à vingt pieds de hauteur […] Mais dans cette maison morte, dans ce cloître, il y avait un nid chaud et vibrant, un trou de soleil et de gaieté, un coin d’adorable enfance, de grand air, de lumière large. Il fallait monter une foule de petits escaliers, filer le long de dix à douze corridors, redescendre, remonter encore, faire un véritable voyage, et l’on arrivait enfin à une vaste chambre, à une sorte de belvédère bâti sur le toit, derrière l’hôtel, au-dessus du quai de Béthune ».

C'est dans ce roman que l'immeuble est comparé à une sorte de dunette digne d'un navire de corsaire et puis à une sorte d'épave d'un monde ancien, un refuge pour vieilles enfants en quête de rêve, une sorte d'île au trésor, de château de Sainte-Agathe, de Nautilus ou de maison de campagne de Combray. Mais cet immeuble qui donne face au jour se tourne contre le flux de l'eau et Zola a voulu ce paradoxe du vieux monde qui ne peut rien contre la lutte du temps, mais qui tente de voir toujours son renouveau au levant vers lequel il se tourne. Renée ne peut affronter le monde nouveau qui se trouve ailleurs, mais pendant tout ce temps elle a cru être du côté où existait la vie.

Et l'on commet alors la même erreur que notre héroïne. En confondant les courants.

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Commentaires

"l'hôtel Lambert se situe à l'est de [la] l'île et donc en amont de la Seine. Ce serait donc sa poupe si l'on suivait la logique maritime."

Ben non. Si cette pointe est en amont, c'est bien elle qui fend les flots, comme la proue, n'est-ce pas ? A moins que vous n'imaginiez qu'un bateau avance de préférence en marche arrière.

Écrit par : Siganus Sutor | samedi, 20 décembre 2008

Si un navire entre dans un fleuve sa proue fait face à l'amont et s'il en sort elle fait face à l'aval ; reste à déterminer si l'Est de l'île Saint-Louis ressemble plus que sa partie Ouest à une proue de navire. Si on regarde un plan de l'île, c'est presque impossible. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de lien obligatoire entre proue et sens de l'écoulement de l'eau, il me semble.
 
Serions-nous ici face à un cas de « sur-interprétation » de la part de notre éminent Champignacien ?
 

Écrit par : Gilles | samedi, 20 décembre 2008

Siganus : A moins que vous n'imaginiez qu'un bateau avance de préférence en marche arrière.

Si je vous comprends bien, un navire ne peut avancer qu'en étant contre le courant.

Gilles : Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de lien obligatoire entre proue et sens de l'écoulement de l'eau, il me semble.

Il n'y en a pas en effet. Seulement l'image de l'île Saint-Louis comme un navire vient de Zola et dans son roman, il y a bien une opposition entre l'ancien et le nouveau monde, entre le levant et l'occident, la naissance et la mort de manière paradoxale. J'ai peut-être eu tort de mélanger deux ou trois sujets différents sur le même thème.

Ce qui peut faire songer à la proue, c'est aussi le fait que les plus beaux immeubles et les plus belles perspectives se trouvent à l'Est. L'île Saint-Louis est à la fois un village dans la ville et puis un monde clivé entre l'Est et l'Ouest. Or la proue est la partie la plus décorée, la plus mise en évidence et fait figure de noblesse. C'est sans doute à cette dernière idée que s'est rattaché le rédacteur. Celle de la figure de proue plus qu'à la proue même du navire.

Écrit par : Dominique | samedi, 20 décembre 2008

Enfin, dans ce cas-là, c'est difficile de trancher : les deux bouts de l'île sont pointus. La poupe serait carrée. Un mât de beaupré permettrait de trancher sur l'avant du navire. Il n'y en a pas. De manière générale et hormis à Lisbonne,(à Nantes...mais pas seulement) où l'estuaire est immense, la direction de l'embarcation suit la direction du courant donc je soutiens Dominique dans sa théorie. Ce serait donc la poupe mais non la proue, car un bateau n'est pas fait pour avancer à contre-courant.
Avec la Curée, je vois un lien premier avec la spéculation immobilière et les "affaires" au delà de la finesse de la métaphore sur le temps qui passe et le refus d'aller de l'avant que je ne conteste cependant pas.
La rupture entre rive gauche et rive droite aussi.
La proue est celle qui va de l'avant quoiqu'on fasse. Et sa figure souvent féminine mais pas toujours. Destinée à calmer la fureur violente des flots, à amadouer les dieux. Fendre les flots. Un navire cule toujours avec grande difficulté, certains quais s'en souviennent.
Cela étant deux courants contraires cela donne des tourbillons. Dans les baïnes cela s'avère extrêmement dangereux.
En oubliant volontairement Berthillon sur l'île Saint Louis, qui l'été, ferme boutique. C'est malin pour les provinciaux en errance aux alentours d'un vingt juillet.
Et puis c'est très joli l'approximation, je le préfère à la possibilité d'une île. De même que supputations à certitudes. Cela laisse des franges non dérisoires de rêve, à marée basse.

Écrit par : michèle | samedi, 20 décembre 2008

Les deux îles Saint-Louis et de la Cité sont indéniablement orientées parallèlement - il serait assez absurde de supposer qu'elles se croisent, l'une remontant, l'autre descendant le fleuve.
Or, la Cité va dans le sens du courant : Notre-Dame, comme le château d'un navire, regarde vers l'avant, et sa proue pointue est le Vert-Galant.
On imagine donc bien que l'île Saint-Louis va dans la même direction, et que sa proue (celle de la Bérénice d'Aurélien, non ?) est elle aussi dirigée vers l'ouest.
Comme il s'agit d'une image (l'île en tant que bateau), toutes les interprétations sont permises, mais je me demande si des Parisiens en nombre appréciable pensent le contraire.

Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 20 décembre 2008

L'explication de Siganus me semble parfaite. De plus, la forme spécifique en éperon de l'hôtel Lambert, qu'on voit bien sur cette photo ancienne :
http://www.notrefamille.com/cartes-postales-photos/cartes-postales-photos-Hotel-Nicolas-Lambert-2-rue-Saint-Louis-en-l-Ile-construit-par-Levau-au-XVIIe-siecle-PARIS-75004-7969-20080114-6f8b0m4m9f4f3s7s6v4y.jpg-1-maxi.jpg
peut donner assez naturellement l'image de l'étrave fendant l'eau.

Écrit par : DB | samedi, 20 décembre 2008

Dominique : "Si je vous comprends bien, un navire ne peut avancer qu'en étant contre le courant."

Vous ne me comprenez pas bien. L'île étant immobile, l'illusion du mouvement est donnée par le défilement de l'eau. Le fleuve coulant toujours de l'amont vers l'aval, c'est quand on se tient sur l'extrémité dirigée vers l'amont et qu'on regarde l'eau qu'on a l'impression d'être sur la proue d'un navire — peu importe sa forme d'ailleurs —, proue qui peut être très ornée par ailleurs. > http://hem.bredband.net/johava/stern2.JPG

Écrit par : Siganus Sutor | samedi, 20 décembre 2008

"proue qui peut être très ornée par ailleurs."

Je parlais bien sûr de la poupe, proue et poupe ne me paraissant d'ailleurs pas être des termes utilisés de façon courante, aujourd'hui, à bord des bateaux. Il me semble qu'on parlera plutôt d'avant et d'arrière, tout simplement.

Écrit par : Siganus Sutor | samedi, 20 décembre 2008

Siganus : Le fleuve coulant toujours de l'amont vers l'aval

Vous vous trompez. Il y a au moins un fleuve qui coule vers une source.
http://www.insecula.com/contact/A004172.html
(On ne va pas chipoter pour le reste, je suis d'accord avec votre interprétation de marin averti, mais je tenais à parler d'une vision de Paris fort singulière et à signaler une métaphore ancienne.)

Pierre Enckell : je ne me souvenais plus que ce roman d'Aragon commençait en l'île Saint-Louis, mais je me rappelais bien de la Seine comme théâtre et puis de la première phrase comme de bien d'autres incipit du même auteur.

Écrit par : Dominique | samedi, 20 décembre 2008

Averti par qui ?

Mais vous savez bien qu'au lieu de parler de marin vous auriez mieux fait de parler de sous-marin. Mais pas d'eau douce cependant.

Quant à ce fleuve-là, ce n'est qu'une Belle Histoire. Il existe le bref phénomène de mascaret toutefois, au cours duquel, même si le fleuve ne coule pas vraiment à l'envers comme dans l'hémisphère d'en bas, on a une vague qui remonte le cours d'eau.

"je ne me souvenais plus que ce roman d'Aragon commençait en l'île Saint-Louis"

Du même tonneau qu'"en Avignon" et "en Arles" ?

Écrit par : Siganus Sutor | samedi, 20 décembre 2008

"Vous avez écrit un roman, Sérénissime, qui, contrairement à ce que l’on attend, ne se déroule pas à Venise, mais dans votre chère île Saint-Louis que ses naturels, horrifiés par le cours des événements nationaux et mondiaux à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, érigent en République indépendante, avec sa propre constitution, un journal presque périodique, Le Télégraphe, un bon peuple d’artisans, de rentiers, d’esthètes, de poètes, d’artistes et même, perle rarissime, pratiquement introuvable ailleurs et encore plus difficile à conserver dans son état premier : une rosière. "
Michel Déon à Frédéric Vitoux
http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_reponses/deon4.html
Hum... Déon se trompe un peu sur les dates, passons.

Écrit par : Dominique | samedi, 20 décembre 2008

En googlant "proue de l'île", on voit de très nombreuses occurrences, dont certaines assez anciennes. Pour l'île Saint-Louis, c'est apparemment toujours du côté de l'hôtel Lambert qu'on la place. Pour l'île de la Cité, certains y placent selon la même logique Notre-Dame, mais d'autres plus nombreux y mettent le square du Vert-Galant. Une occurrence place la statue de la Liberté à la proue de l'Ile des Cygnes, alors qu'elle est en aval. Bref, cela manque d'unité.

Écrit par : DB | samedi, 20 décembre 2008

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