jeudi, 04 décembre 2008

La Décharge (4)

Quand je me suis amenée en poussant le diable aux Maréchal surchargé de bouquins, Mme Moutte a demandé :

- Qu'est-ce que tu vas faire de tout ça ?

N'a pas idée que les livres se lisent. En a peur :

- Ils vont passer à travers le plancher.

- Pensez-vous, Mme Moutte.

- En tout cas, ils vont le faire fléchir. Tu vas me faire le plaisir de foutre ce bordel à la cave.

Plus souvent. C'est les marchandises dans ma piaule que je vais foutre dans la sienne. Place à François le Champi, mon frère Yves, Diloy le chemineau, Jean Valjean, l'Olivier, le Julien, Nils, le Fabrice, Aladin, le David, l'Emile, Lazarillo, Lorenzaccio, tous ceux que j'aime donnés par celle que j'aime plus que tout. Ils ne sont pas comme les gars du pays pour qui il n'y a que foot et foutre.

Quoique patronne, Mme Moutte me craint.  Toute seule, elle serait zéro, si grosse. Une barrique.

Depuis longtemps, je n'allais plus au cimetière du bourg, ils ont foutu en l'air la tombe de mon père, on ne sait pas où elle se trouve. Maintenant je me suis tapé trois fois la trotte jusqu'à la tombe de ma bienfaitrice, une belle blanche payée d'avance :

CECILE MINNIER

1896- 1962

Post mortem nihil

 

Avant, je savais, bien sûr, qu'elle avait un prénom, mais je n'osais même pas y penser. Trop culotté. Le petit nom, c'est seulement pour nos parents, nos égaux ou nos amoureux. A présent, ça se répète dans ma tête. Cécile Minnier 1896-1962. Post mortem nihil cécileminnier19961962postmortemnihil. Les yeux fermés je continue à le voir.

Tout d'un coup me suis souvenue que Mlle Minnier m'avait expliqué que nihil voulait dire pas un hile de haricot. On avait bien rigolé ensemble.  Le fou rire m'a jeté par terre. Je serrais mon poing contre ma bouche. Je voudrais me coucher sur son nom, ses années, sa profession d'incroyance et rester là à me refroidir.

 

Béatrix Beck

Commentaires

Dans ce texte, comme dans l'autre (La Décharge 3), je suis saisie à la fin, comme si tout le texte parvenait à faire monter l'émotion petit à petit comme dans une marmite qui mijote. C'est Graq qui parle bien de ça, ce "processus de capitalisation continue", propre aux grands auteurs.

Ecrit par : Alice M | jeudi, 04 décembre 2008

Malgré tous vos efforts, Dominique, la BNF n'a pas encore mis à jour son catalogue BN-OPALE PLUS.

Cela va plus vite pour les « vrais » Français...

Ecrit par : Stephane De Becker | vendredi, 05 décembre 2008

«rester là à me refroidir»
Je n'arrive pas à savoir si cela me fait froid dans le dos ( de crainte) ou chaud au coeur ( je ne suis donc pas le seul) ...
Pfff! Quel début de journée !

Ecrit par : leveto | vendredi, 05 décembre 2008

Catalogue BNF-OPALE PLUS enfin mis à jour.

Ecrit par : Stephane De Becker | lundi, 08 décembre 2008

Ecrire un commentaire