mercredi, 03 décembre 2008

La Décharge (3)

Mlle Minnier me demande de mettre de l'ordre.

- Quel ordre ?

- Commence par le commencement.

- Où, le commencement ?

- Tu ranges, à l'épicerie.

- Dans une maison, on sait. On ne va pas mettre le balai sur le lit ni les assiettes sous la table, tandis qu'en écritures, il n'y a pas de places préparées d'avance.

- Suis l'ordre chronologique.

- Dans quel sens ? Je remonte ? Je descends ? Je fais du sur place ?

- Tu as plutôt tendance à tourner en rond.

- C'est pareil en vrai. Une fois je me suis perdue dans la forêt en allant aux châtaignes. J'ai tourné en rond toute la nuit.

- Justement, il faut éviter de se perdre. Tu as l'air d'en dire trop peu parce que tu en dis trop. Par exemple, on se demande pourquoi l'assistante sociale vous avait envoyé les gendarmes.

- A moins d'être demeuré, on comprend bien que c'est Pa...

- Tais-toi, Noémi.

Je veux bien, mais pourquoi est-ce qu'il ne faut pas parler de ça dans un cahier de brouillon que je brûlerai quand j'aurai tout mis au propre ? Le mal est dans l'oeil de celui qui voit.

Elle revient à la charge pour que je décrive la forêt, mais ça ferait deux forêts, une de trop. Il ne faut pas parler pour ne rien dire. La Décharge, c'est différent, puisqu'elle n'existe plus, c'est un souvenir.

-Admettons, mais tes abréviations sont pénibles, elles donnent l'impression que nous sommes dans un village d'arriérés.

- On coupe bien la queue des ratiers. Je gagne du temps, j'use moins de papier et de crayon. Des fois les  abrèv sont plus jolies que les entiers.

- Ton texte fourmille de contradictions. Tu dis n'avoir jamais vu Raymond. Et la photo ?

- Il a sûrement changé. Quand on les a abattus, il ne devait plus avoir cette mine-là.

- Hum... Tu écris que tu as cessé de croire parce que le curé voulait vous faire aimer Dieu et Marie plus que vos parents. Plus loin tu affirmes que c'est à cause des tremblements de terre.

- Minute papillon, je veux dire minute mademoiselle. Il ne faut pas confondre autour et alentour. J'ai d'abord cru au bon Dieu du caté, après plus à l'Être Suprême.

- Dans votre prière contre Mme Piedeloup, le ridicule le dispute à l'odieux. Non seulement c'est criminel, mais, pis encore, stupide. A quoi bon s'affranchir de l'Eglise si c'est pour tomber dans des superstitions aussi absurdes ?

- Un, c'était criminel gentil puisqu'elle voulait mourir. Deux, si c'est absurde ça ne sert à rien, donc ce n'est pas criminel. Trois, peut-être notre amusette lui envoyait des ondes. On est des radios. Autrement, pourquoi est-ce qu'elle en aurait rêvé ?

- Tu dis que l'assistante sociale était "encore plus ordure" que vous. Pourtant tu parles de toi et des tiens comme de gens très bien.

- Sûr qu'on l'était. Mais du point de vue des autres on ne pouvait pas l'être. Des fois je cause leur langage pour vous faire comprendre.

 

Béatrix Beck

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