samedi, 15 novembre 2008
Les preuves solidifiées
Comme c'est dit en termes prudents :
La "cellule invisible", ainsi que se serait désigné le groupe, avait le projet "d'actions plus violentes contre des personnes", a avancé le procureur, tout en reconnaissant qu'il ne disposait pas, là, "d'éléments solidifiés, pour l'instant".
Pour l'instant, aucun élément à charge n'est vraiment solide dans cette affaire.
Le comité invisible est le pseudonyme collectif d'un ouvrage d'inspiration post-situationniste publié au grand jour dans une maison ayant pignon sur rue, disponible sur la Toile, mais il n'y a pas eu de revendications au nom de ce pseudo-groupe et rien ne prouve qu'un livre vendu en librairie et soumis au dépôt légal soit le nom d'une pseudo-organisation terroriste Cellule invisible, d'autant qu'on ne sait pas si dans ce livre se trouvent des appels aux actions reprochées (c'est vague, très vague). Rien ne prouve non plus que les personnes arrêtées ont pu écrire ce livre, même si l'un est désigné plus précisément comme la tête pensante de ce mouvement terroriste du fait de son parcours universitaire. Mais a-t-on aussi songé au fait que :
a) Le terme de cellule invisible est un pléonasme ironique et situationniste d'invention policière. Dans le langage révolutionnaire, une cellule doit forcément rester invisible ! C'est bien pour cela qu'elles ont été créées afin d'échapper à la police, contrairement aux sections du PS qui est un parti réformiste. La structure d'une cellule peut même être pyramidale, sans lieu de réunion fixe et avec usage de pseudonymes comme dans certaines structures de l'extrême gauche, mais non de l'ultra-gauche qui fonctionne en réseau.
b) L'expression cellule invisible se réfère aussi au langage d'Excel de Microsoft. Amusant, non ? On comprendra alors l'insistance sur les dix ordinateurs saisis. Comme si on pouvait les faire parler, de même qu'on pourrait faire parler des suspects. Mais dans un tel cas, on ne laisse pas des preuves de sa culpabilité sur son propre ordinateur ! (Cela pourra être d'ailleurs une preuve à charge, car on pourra s'être méfié de la mémoire de son micro et on aura préféré écrire un texte insurrectionnel ailleurs sur un ordinateur qu'on ne retrouvera pas...)
Revenons à nos "éléments solidifiés", on a trouvé des choses bizarres chez ces autonomes. Le problème, c'est qu'il est difficile de les faire parler : la soudure des fers à béton qui nécessite une soudure à l'arc par exemple, cela ne peut s'effectuer avec le matériel qui a été saisi, ce qui a été trouvé est plus propre à l'électronique... Le matériel d'escalade semble peu pratique sur une voie TGV, mais plus adapté pour une falaise ou dans un arbre (et j'imagine que tous les adeptes d'acrosports peuvent devenir suspects). Les barres de fer ne permettent guère de servir de perches vers des caténaires (d'autant que c'est très lourd, surtout en hauteur), mais cela peut être utile pour desceller des pierres dans un champ. Comment arriver à rendre solide ce qui n'est pas encore solidifié ?
Dans le bric-à-brac de preuves, je ne vois rien de solide et c'est pourquoi on parle de preuves non solidifiées. Des présomptions fumeuses fondées sur des rapprochements biscornus, des mélanges d'éléments tangibles et d'autres livresques, des confusions techniques élémentaires pour qui possède un métier. Il faudra bien des arguties afin de rapprocher tous ces éléments de preuves non solidifiées afin d'en faire une démonstration technique. Mais une fois que l'on a désigné un coupable, tout doit être mis en oeuvre afin de ne pas ridiculiser encore plus la police et la justice. Même si les preuves ne sont toujours pas plus solides, il faudra les solidifier par le verbe.
17:43 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : politique, langue française, droit, justice, police



Commentaires
Peu après le 11 septembre (2001), la police avait découvert dans une consigne à la gare de Lyon un attirail de fabrication d'armes de destruction massive, selon la journaille. Elle précisait qu'il y avait des flacons d'éthanol, de l'acétone et, dramatique... des traces de ricine.
L'huile de ricin est utilisée comme lubrifiant en aéronautique et elle contient, entre autres, ... de la ricine !
L'acétone est un solvant banal (il y en a par exemple dans le dissolvant pour vernis à ongle !).
Quant à l'éthanol... c'est l'alcool de nos picrates !
Un foin pas possible pendant quelques jours, le temps de convaincre que de dangereux bras droits de l'hécatoncheire ben Laden s'apprêtaient au pire aussi en France et qu'il fallait sévir ! Puis plus de nouvelles du tout de cette histoire (des gamins aéromodélistes, si ça se trouve, qui ont laissé leur bazar à la gare). En tous cas la journaille n'en a plus jamais parlé... Et surtout pas pour fournir une explication.
Mais depuis, on a sévi !
De temps à autres, dès qu'une occasion se présente, il faut bien réactiver un peu... Et adapter un peu, aussi, car ben Laden, ces temps-ci, ne fait plus trop recette, tandis que l'ultra-gauche... de dangereux terroristes ! Ils lisent même un livre ! C'est dire...
Écrit par : Pierre M. Boriliens | samedi, 15 novembre 2008
C'est tellement dangereux, n'est-ce pas, de théoriser la révolte. Si les voisins du département d'à côté, les éleveurs de Lozère, avaient commis des écrits situationnistes avant d'envahir manu-militari la préfecture de Mende, j'imagine qu'on les aurait arrêtés et traduits devant le tribunal médiatique comme "terroristes", eux aussi...
Écrit par : Irène | samedi, 15 novembre 2008
Irène, la Lozère n'est pas à côté, mais dans le Languedoc-Roussillon (ou la Septimanie de ce cher Georges Frèche). Cela fait un peu loin du Limousin, il y a tout le massif Central entre. Cela fait une distance aussi grande que pour le village de Tarnac et puis les lignes TGV endommagées.
Mais en effet, on n'a guère vu autrefois de poursuites contre les agriculteurs qui ont saccagé les bureaux du ministère de l'Ecologie du temps de Voynet ou qui ont incendié le parlement de Bretagne à Rennes avec des millions de dégâts pour un lieu historique. Il faut dire que dans ce dernier cas, le préfet a même bénéficié d'une promotion : il est devenu depuis secrétaire général de l'Elysée, preuve de sa vigilance contre toutes les formes de terrorisme. Quant aux responsables de ces actes criminels, il paraît que certains sont devenus ministres UMP après leurs responsabilités dans le monde syndical agricole.
Écrit par : Dominique | samedi, 15 novembre 2008
Dominique, je n'ai peut-être pas été très claire : je voulais parler des "voisins" de la Champignacie, mais de ceux de l'épicier de Corrèze soupçonné d'être un "terroriste ultra-gauchiste".
Écrit par : Irène | samedi, 15 novembre 2008
Je ne trouve pas l'explication plus claire que le premier exposé, mais je ferai comme si cela avait été limpide. Le problème est ailleurs de toute manière : la matérialité des preuves me paraît des plus douteuses et puis on infère d'un texte anonyme à une forme d'organisation d'un autre nom (le glissement de "comité invisible" dans les références ISBN à "cellule invisible" pour les journalistes qui reproduisent la voix de la police). On est en train de réinventer la même paranoïa que pour les fameux comités AZF qui avaient prétendument commis des attentats contre le TGV, mais cette fois avec des coupables sous la main, avec des preuves que l'on tente de trouver ailleurs que dans les livres et revues. Comme si la première opération de prétendus sabotages n'était qu'un brouillon de ce qui allait suivre chez nos barbouzes.
Écrit par : Dominique | dimanche, 16 novembre 2008
Je viens de (re)lire ce fameux ouvrage fabriqué à la Fabrique.
Je ne sais pas pourquoi, mais ce "Monologue aux sept cercles de l'enfer" me paraît maintenant avoir comme un goût de "Nouveaux Protocoles des messages de l'insurrection".
Tous les clichés dans l'air de l'ère y semblent déployés: l'assistanat volontaire, la jouissance sans limites, la voyoucratie... Une trop belle, trop rêvée, trop parfaite incitation à la Répression comme mode de vie.
Un ouvrage de télécommande?
Et puis comme disait l'autre, on n'a pas besoin de preuves visibles pour une cellule invisible, puisque en ajoutant zéro à zéro, on se paie la tête aux totos.
Écrit par : Yves-André Peremer | lundi, 17 novembre 2008
Ah! Ben flûte ! Mon commentaire a été refusé, malgré la copie du " code de sécurité"!
Peut-être le lien vers le journal Libération ?
Je disais juste que j'avais trouvé le billet de Daniel Schneidermann d'aujourd'hui, intitulé "Fabrication d’épouvantails, mode d’emploi" assez bien tourné.
Je ne mets pas le lien, c'est facile à trouver.
Écrit par : leveto | lundi, 17 novembre 2008
Je trouve le billet de Schneidermann dans Libé assez bien tourné :
http://www.liberation.fr/medias/0101266655-fabrication-d-epouvantails-mode-d-emploi
Écrit par : leveto | lundi, 17 novembre 2008
Oups! Finalement, mon premier envoi, après, je suppose, avoir été lu, scanné, numérisé et archivé par Anastasie, a fini par êttre accepté.
Me voilà rassuré, en un sens : je ne suis pas — encore ? — répertorié comme un anarcho-autonome de l'ultra-gauche.
Écrit par : leveto | lundi, 17 novembre 2008
Yves-André Peremer : Un ouvrage de télécommande?
Je ne pense pas que ce soit le cas. L'éditeur Eric Hazan est clairement engagé à gauche (pas la gauche réformiste) par ses actes et il l'a prouvé dans ses écrits comme LQR.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Eric_Hazan
Il connaît forcément les auteurs et sait ce qu'ils représentent. C'est un auteur, un éditeur sérieux, critique et radical.
D'autre part les thèmes abordés sont bien ceux habituels de l'autonomisme qui a souvent promu le parasitisme de la société, la destruction de l'Etat en se servant de ses contradictions, le recours à la violence légitime contre tous les pouvoirs, l'éloge de la fraude ou du mensonge ou de la falsification comme moyens de lutte face à une police qui tente de tout contrôler, le détournement des faux-semblants. On y trouve cependant aussi une phraséologie plus confuse avec des concepts pour le moins brumeux et quasi-religieux.
Cela dit l'autonomisme n'est qu'une des composantes de l'ultra-gauche et comme il n'a aucune unité ou corps de doctrine défini à partir de grands textes fondateurs - à la différence de l'anarchisme ou des communismes -, mais un patchwork de références diverses, il est protéiforme. Je ne suis pas certain qu'une réédition de Maboulek ne serait pas perçue aussi comme une sorte d'imposture ou de manipulation.
Le problème, c'est plus le lien que l'on établit entre ce texte manifestement autonomiste et puis les actes que l'on impute à un groupuscule dont on ne sait même pas s'il existe comme mouvement. Ensuite, entre ces actes réels (si tant est que ce sont eux les vrais coupables) et puis d'autres actes terroristes qui n'existent en fait que comme des possibilités à venir. Là, on a créé le crime d'intention présumée avec quelques petites phrases qui reposent en fait sur des métaphores ou des allégories (par exemple sur les réseaux et les connexions). C'est là que l'on constate que tous les juges ne sont pas de bons critiques d'une forme de rhétorique et que leur logique déraille fortement en allant de syllogisme en syllogisme.
Écrit par : Dominique | lundi, 17 novembre 2008
Dominique, j'adore votre "leur logique déraille " !
Tant que la loco motive et que l' haka t'éner(ve) ...
Écrit par : leveto | mardi, 18 novembre 2008
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