lundi, 10 novembre 2008

De l'argot des tranchées

Bon, il ne faut pas prendre toutes les affirmations de Dauzat dans son Argot de la guerre à la lettre :

Frichti. Le soldat français a emprunté à son ennemi allemand son frühstück (le déjeuner pris sur le pouce). Des deux côtés du front, on a échangé, outre du plomb, des mots.

Le mot date déjà de bien avant 14-18. On le trouve déjà dans le dictionnaire de Delvaux en 1867. Il est référencé en 1834 sous la forme fricheti, en 1855 sous la forme frichti et il a désigné d'abord un repas exceptionnel, puis une préparation de repas et seulement dans un contexte militaire (1864). Mais l'origine alsacienne par fristick correspondant à l'allemand Frühstück, déjeuner, est contestée par Guiraud qui propose une dérivation de fricot du fait que le déjeuner ne peut être un repas complet. Le mot était cependant présent dans l'argot parisien ou militaire depuis un demi-siècle au moins.

Si l'on prend estourbir :

Estourbir est tiré du verbe gestorben.

Ce n'est pas faux, sauf que le mot est présent en français argotique depuis 1815 et qu'il appartenait surtout au français régional de l'Est !

Cette guerre n'a pas été l'échange des mots entre des gens qui se tiraient dessus, mais un grand échange des mots de toutes les régions de France et de toutes les classes sociales. Les mots allemands de la guerre de 14 avaient presque tous eu une vie antérieure en français.

Les poilus ont popularisé des noms déjà fort anciens :

Ont donné à la censure anesthésiante le sobriquet d'Anastasie.

Mais ce surnom avait déjà quarante ans dans la presse parisienne ! Les créations sont peu nombreuses, les mélanges le sont bien plus. Et l'intérêt est de voir alors comment des mots locaux se sont répandus partout.

 

 

Commentaires

C'est sûr que les données de Dauzat, qui datent de 1920, ne constituent pas le dernier cri en matière d'histoire du vocabulaire.
Et pour l'argot de la guerre, le recueil d'Esnault est bien plus riche : Le Poilu tel qu'il se parle, Editions Bossard, 1919, 603 pages très denses.
En ce qui concerne frichti, voir la notice du TLF-Etym qu'on atteint en cliquant beaucoup (site Atilf, Ressources linguistiques informatisées).

Ecrit par : Pierre Enckell | mardi, 11 novembre 2008

C'est surtout les affirmations de Ouest-France qu'il ne faut pas prendre pour argent comptant. Elles déforment complètement le propos de Dauzat dont on peut lire le bouquin (malheureusement objet d'une piètre reconnaissance de caractères) sur :
http://www.archive.org/stream/largotdelaguerre00dauzuoft/largotdelaguerre00dauzuoft_djvu.txt
Les mots "frichti" et "estourbir" ne sont pas indiqués comme fournis par la guerre de 14-18 mais bien avant :
"De l’allemand sont venus quelques mots
anciens, qui ont suivi diverses voies. Estourbir,
tuer, de la forme participiale gestorben, mort
(suisse-allemand storbé), est venu, comme
mouise, par l’intermédiaire de l’argot des mal-
faiteurs. Le chlof (sommeil, puis lit, de schlaf,
prononcé schlof dans la région rhénane) paraît
dater de l’invasion de 1814-1815, car on le trouve
dans divers patois, jusque dans le Centre.
D'autres sont, au moins à l’origine, des mots de
caserne importés en général par des sous-officiers
alsaciens, et qui ont ensuite passé dans le peuple.
L'un d'eux, qui ne figure pas dans notre en-
quête, paraît avoir cessé d'être en faveur dans
l'armée: c'est frichti (repas, fricot), dans lequel
il est facile de reconnaître le fruhstûck (petit
déjeuner), avec la prononciation de l'Allemagne
du Sud."

Ecrit par : DB | mardi, 11 novembre 2008

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