vendredi, 22 août 2008
Infantilisme national
Dans Libération, un article a suscité un très grand nombre de commentaires au sujet d'un mot dans cette déclaration :
Il faut que le gouvernement arrête d’envoyer des enfants se faire tuer, se faire trucider dans un stand de tir organisé, car pour une première mission, c’était mission impossible. On n’envoie pas des enfants qui n’ont qu’un an de formation sur un front qui est horrible», a regretté Joël Le Pahun, le père de Julien qui allait avoir 20 ans mercredi.
«Protégeons les autres enfants pour que ça ne se reproduise plus jamais et envoyons plutôt des troupes aguerries», a-t-il insisté.
C'est le mot enfant qui pose problème. A vingt ans, même si l'on n'a pas encore atteint toute sa maturité physique - et fort souvent peu de maturité intellectuelle -, on n'est plus un enfant : on a le droit de voter, de conduire, de se marier, de disposer de ses biens, ou... de s'engager dans l'armée (mais on pourrait rajouter la police, les pompiers et toutes les professions où on risque sa vie).
En outre, toutes les guerres ont été faites d'abord par des hommes jeunes envoyés au front comme de la chair à canon dans des opérations parfois délirantes - on devrait un peu plus se souvenir de Nivelle. Il n'est pas indécent de rappeler que les premiers morts de 14 ou d'Algérie n'avaient jamais vu la guerre avant : les troupes aguerries, ce sont celles qui ont déjà fait la guerre. Ces hommes-là n'avaient souvent pas le choix, ils ne s'étaient pas engagés dans un métier à risque comme un militaire de carrière et s'ils faisaient preuve d'insubordination ou s'ils désertaient, ils étaient condamnés à mort avec en outre le déshonneur pour les familles. Les gendarmes derrière et l'ennemi devant.
Il n'y avait pas non plus beaucoup de briscards parmi les soldats de l'an II que l'on a tant voulu célébrer. Le soldat aguerri, c'est celui qui a survécu à cette évidence : la guerre - puisqu'il faut bien l'appeler par son nom -, cela consiste à tuer ou être tué. C'est un point de vue fort cynique de ma part, mais trois ou quatre ans de préparation, d'entraînement ou de formation théorique ne changent que peu de choses pour un militaire : la guerre s'apprend en la faisant et un soldat ne sera pas plus aguerri à quarante ans s'il n'a jamais vu le feu réel.
Ce mot est parfaitement compréhensible dans le discours d'un père pour qui son fils sera toujours son enfant, même lorsque celui-ci sera grand-père. Il l'est aussi dans les inscriptions ou les commémorations qui évoquent "les enfants morts pour", "les fils morts pour". On utilise alors une convention sociale qui permet de créer du lien. Cependant, il a été repris par les bulletins d'information sans aucune distance, comme si l'on devait à tout prix être dans le pathétique alors qu'il n'y que la brutalité ordinaire de toute guerre : l'enfant mort, c'est toujours plus vendeur car émouvant. On a déjà vu la tentative de récupération de Guy Môquet cette année. Cela s'inscrit dans le même processus d'infantilisation des masses.
Mais il y a des pays où le soldat enfant existe. Pas le soldat de vingt ans des mythes révolutionnaires ou bonapartistes, mais dans des pays africains le soldat de dix ans qui se sert d'une Kalachnikov comme d'une manette de jeu vidéo. Il peut servir aussi simplement de démineur destiné à la mort, un enfant qui meurt, c'est un mètre de gagné sur l'ennemi pour la conquête d'une colline. Et pendant ce temps, en Europe, on se découvre des enfants de plus d'un mètre quatre-vingts. C'est une forme de régression mentale, car on ne prend pas le soin de prendre un peu de distance avec les propos de parents logiquement affectés.
Dans ce contexte, parler d'enfants qui ne devraient pas aller au combat, c'est ne pas assumer d'abord le fait que la guerre, c'est sale, cela pue, cela tue, ça sent la pisse, les excréments dans le pantalon, la poussière, la boue, la crasse, la sueur, le sang, la charogne. Seuls les fous n'ont pas peur alors. C'est encore croire que toute guerre est juste et légitime, c'est accepter la guerre présente comme telle mais avec des gens qui seraient un peu moins enfants. Il n'y a aucune dignité et aucun honneur à faire la guerre, sauf dans les discours vains que l'on prononce ensuite pour tous les morts - qu'ils soient encore des enfants dans l'âge d'être des enfants ou non.
11:13 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, presse, média, médias, langue française, ump, sarkozy



Commentaires
Que cela est juste !
«Il faut que le gouvernement arrête d’envoyer des enfants se faire tuer».
Dans ma patientèle, deux enfants ont le plaisir de savoir que leur père est en Afghanistan pour combattre le terrorisme international.
Bon, pour être honnête, ces enfants sont morts de trouille. Tout le monde s'en doute.
Mais il m'a semblé que ce sentiment était aussi partagé par leur soldat de père ainsi que le reste de leur famille.
L'un d'entre eux ne m'a pas caché ce qu'il pensait de la décision du chef suprême des armées de renforcer le contingent français déjà présent du côté de Kaboul.
Mais pour revenir à la cérémonie d'hier aux Invalides, on aura remarqué l'absence de la mention «morts pour le bon plaisir du président des États-Unis». Parce que ces types-là ne sont certainement pas morts pour la France.
Ecrit par : Olivier | vendredi, 22 août 2008
J'ai aussi la joie d'avoir chaque année quelques élèves dont un parent est en opex puisque nous sommes dans le département le plus mirlitaire, et ce n'est pas triste : chute des résultats scolaires (mais ce n'est pas le plus grave et cela peut se rattraper), instabilité constante, insomnie, bouffées d'angoisse totalement impromptues, violence continuelle contre les autres élèves parfois en bande, impossibilité de sanctionner (puisqu'il faut être compréhensif envers le petit qui agresse ses camarades du fait de sa souffrance intérieure ou qu'il n'y a plus d'autorité à la maison, vu la mentalité très conservatrice du milieu). Les dégâts sur les familles et pour certaines classes sont considérables, mais on assiste en première ligne à ce genre de situation sans pouvoir les signaler comme différentes des cas d'enfants de parents séparés, en situation irrégulière ou au chômage, alors qu'il existe un mal-être des familles de militaires fort récent. Maintenant, quand je lis "fils de militaire", je déchiffre "cas social et psychologique probable" (sauf si le père est commandant ou plus, ou s'il est affecté dans une unité bidon).
Ecrit par : Dominique | vendredi, 22 août 2008
On peut envoyer des soldats à la guerre sans que cela ne soulève véritablement d'objection mais s'ils y meurrent, alors c'est toute une histoire. Comme si l'Afghanistan était un jeu video dernier cri ou, au pire, on pouvait abimer sa moquette à force de s'énerver dans son canapé !
:-))
[M'enfin, quand même, pour une armée de professionnels...].
Ecrit par : Monsieur Poireau au CDI ! | vendredi, 22 août 2008
Dominique : Maintenant, quand je lis "fils de militaire", je déchiffre "cas social et psychologique probable" (sauf si le père est commandant ou plus, ou s'il est affecté dans une unité bidon).
Et qu'en est-il pour les filles de militaires ?
Ecrit par : Olivier | vendredi, 22 août 2008
Les filles de militaires ne vont pas à l'école : elles restent à la maison pour apprendre à devenir de parfaites épouses et des bonnes mamans, qui enfanteront à leur tour des petits soldats en herbe, etc, etc…
Ecrit par : Le Charançon Libéré | vendredi, 22 août 2008
Mais pour revenir à la cérémonie d'hier aux Invalides, on aura remarqué l'absence de la mention «morts pour le bon plaisir du président des États-Unis». Parce que ces types-là ne sont certainement pas morts pour la France.
J'ai remarqué, dans le reportage vu sur je ne sais plus quelle chaîne, que les soldats en question n'étaient pas des gosses de riches, en général (si je puis dire), il y a une certaine similitude avec le film de Michael Moore dans cette observation.
Ecrit par : Michèle | vendredi, 22 août 2008
On entre dans l'armée par conviction patriotarde voire monarchiste, par tradition familiale et atavisme mal compris (mon papa est gendarme et je veux faire comme lui), par absence de toute possibilité de travail vu les faibles diplômes obtenus, ou par... volonté de reconnaissance sociale puisque l'on a échoué partout, ou par envie de se retrouver encore en groupe comme dans une bande de chouettes copains telle qu'il y en a sur Téhèfun sur des îles avec plein de gonzesses à moitié à poil. Cela peut se cumuler quand on parle du soldat de base. Parler des militaires comme d'un prolétariat totalement abusé par des annonces mensongères et de la propagande d'Etat, c'est un tabou encore. Mais il faudra bien y venir. Ce sont d'abord les pauvres qui s'engagent au plus bas niveau (on ne compte pas là les Machin Truc de la Chose du Bidule issus de la petite noblesse bas-bretonne ou haut-languedocienne qui forme l'essentiel des officiers). Et ces pauvres répondent avec leurs pauvres moyens de pauvres quand ils perdent leurs enfants.
Ecrit par : Dominique | vendredi, 22 août 2008
L'emploi du mot "enfant" me rappelle plus simplement qu'en ce moment on a de plus en plus tendance à considérer des gens pourtant déjà largement majeurs comme des "jeunes" ou des adolescents. Ca participe d'une infantilisation prolongée dans l'ensemble de la société que de la simple attitude de déni face aux dangers de la guerre.
Ecrit par : May | samedi, 23 août 2008
Et pendant ce temps, le gouvernement afghan accuse l'OTAN d'avoir causé la mort de 76 civils lors d'un raid aérien. Dont de véritables enfants.
Ecrit par : Irène | samedi, 23 août 2008
Du mal à commenter.
La guerre, et toutes les, me restent en travers.
Mais quand même ; à vingt ans on est un enfant encore. L'âge adulte commence plus tard. Même si la maturité est là, et de toutes façons plus tardive chez les gars que chez les filles. Et puis j'ai en mémoire mon pépé qui à quatre-vingt dix-sept ans appelait son fils "petit". Il en avait soixante et quatorze.
Pourtant mon pépé à la guerre de 14/18 il avait seize ans seulement. Il était de l'autre siècle du dix-neuvième ben ouais...Il était bien jeune, et il a traversé la deuxième encore.
Et puis je pense aux mères ; à leurs souvenirs qu'elles vont égrener ; à leur silence ; à leur vieillesse sans leurs fils pour les aimer.
Et d'eux je me demande ce qui les a poussé là-bas, dans cette chienlit. Ils ont oublié d'écouter le Déserteur.
Et moi, tout ça et l'autre crétin qui va voir la guerre pour nous la raconter et bien cela me fout les boules mais grave.
Ecrit par : michèle | samedi, 23 août 2008
Je pense que l'une des raisons du choc actuel, c'est que l'augmentation du contingent français en Afghanistan, récemment, a été "vendu" à l'opinion sans faire explicitement référence au fait qu'il y avait une guerre, là-bas... Il n'y avait pas eu de débat.
Ecrit par : Irène | samedi, 23 août 2008
"Et puis j'ai en mémoire mon pépé qui à quatre-vingt dix-sept ans appelait son fils "petit". Il en avait soixante et quatorze.
Pourtant mon pépé à la guerre de 14/18 il avait seize ans seulement."
Moi, mon pépé, il a été gazé à la guerre de 14. Juste le temps de faire un gosse et il est mort.
Je suis un peu estomaqué que le monde semble découvrir aujourd'hui que des soldats meurent dans un conflit ou des suites d'un conflit. Le fait que la France ait été en paix avec ses voisins européens pour la plus longue période de son histoire et que son armée n'ait pas eu à s'engager dans des conflits massivement meurtriers pour elle depuis longtemps ne veut quand même pas dire qu'on s'engage soldat uniquement pour bénéficier d'une vie rangée en caserne et d'une retraite rapide.
Ecrit par : DB | dimanche, 24 août 2008
Les femmes aussi !
http://www.liberation.fr/actualite/monde/347130.FR.php?rss=true&xtor=RSS-450
La guerre continue en Afghanistan où vendredi 76 personnes, en majorité des femmes et des enfants, ont été tuées dans l’ouest du pays par un bombardement des forces de la coalition. «Ce sont tous des civils», a reconnu le ministère de l’Intérieur afghan qui a exprimé «ses plus vifs regrets pour cet incident involontaire».
Après les enfants, les femmes et les enfants.
Rassurons-nous, malgré ces «incidents involontaires» à répétition, soyons-en certains, la «lutte contre le terrorisme international» avance...
Hihihi !
http://www.youtube.com/watch?v=gD9KibyCD5M&eurl=http://www.marianne2.fr/Sarkozy-pouffe-devant-les-cercueils-des-militaires-a-Kaboul_a90445.html
Ecrit par : Olivier | lundi, 25 août 2008
michèle : Même si la maturité est là, et de toutes façons plus tardive chez les gars que chez les filles.
Elle commence nettement plus vite chez les garçons qui comprennent que les flics, les curés, les pasteurs, les rabbins, les mollahs, les juges, les gendarmes, les chefs scouts et les militaires de tout poil qui veulent les guider ne sont pas du tout leurs amis et qu'ils n'ont aucun intérêt à leur plaire ou à les suivre. Cela peut commencer très très tôt...
Ecrit par : Dominique | lundi, 25 août 2008
Ben oui, Zgur le constatait aussi (nos articles se répondent un peu ces temps-ci, car on copine)
http://zgur.20minutes-blogs.fr/archive/2008/08/20/grande-decouverte-de-nos-dirigeants-et-de-nos-medias-l-eau-c.html
Je crois surtout que l'on a voulu vendre un mythe d'une guerre totalement propre depuis la première offensive contre l'Irak et aussi un autre mythe, celui du bon soldat défenseur de la paix au nom de valeurs supérieures ou d'instances internationales plus conscientes que les malheureux peuples opprimés. C'est l'image du soldat qui a été changée dans les médias, il devient le gentil ami des populations anciennement opprimées par de méchants tyrans, une sorte de super-pompier ou d'hyper-gardien de la paix que tout le monde aurait envie de saluer tellement il est sympathique avec ses distributions de bonbons ou de chewing-gums, va ramener la vie là où il n'y en avait plus. Et puis... la réalité revient. Le soldat reste un soldat, c'est un GI et pas un G.O.
Ecrit par : Dominique | lundi, 25 août 2008
La guerre c'est pas bon, ça tue des gens, et pas seulement en face, et pas seulement les autres.
C'est pour ça qu'il faut le refuser. Toujours.
Ca fait longtemps qu'on le dit, pourtant.
Ah, mais c'est vrai, ce sont toujours les enfants des pauvres qu'on tue le plus.... Y'en a un de chez moi qui s'est fait tuer en Afghanistan, un Kanak d'Ouvéa... vous connaissez Ouvéa?
C'est une très belle île, connue pour ses grottes, où les seuls riches sont des fonctionnaires français...
Ecrit par : GilNC | lundi, 25 août 2008
Le comble de l'amalgame vient d'ailleurs d'être atteint par Nicolas Sarkosy qui se permet de comparer le drame de Maillé, où des civils furent assassinés de sang froid par une armée d'occupation, "au sacrifice de nos dix jeunes soldats face à ces barbares moyenâgeux, ces terroristes que nous combattons en Afghanistan".
Ecrit par : DB | mardi, 26 août 2008
DB : "au sacrifice de nos dix jeunes soldats face à ces barbares moyenâgeux, ces terroristes que nous combattons en Afghanistan".
Une sorte de barbarie à visage inhumain ?
Ecrit par : Olivier | mardi, 26 août 2008
voilà un texte qui vous couche....rien à ajouter...
Ecrit par : dominique | vendredi, 29 août 2008
Écrire un commentaire