mercredi, 14 mai 2008

Du chevalier de La Barre et de son supplice

Charlie-Hebdo vit depuis l'affaire des pseudo-caricatures de Mahomet sur une rente prospère  : rappeler qu'il est par excellence le journal de référence en matière de blasphème, comme si le blasphème était une marque de qualité ou d'originalité ou de liberté. La petite boutique entend donc faire fructifier son capital accumulé lors des procès et elle nous offfre un publi-reportage sur le film réalisé par Daniel Lecomte C'est dur d'être aimé par des cons, qui sera présenté à Cannes, film qui concerne (vous l'aurez deviné, vous êtes malins), la fameuse affaire des pseudo-caricatures. Rien de très grave jusque-là. Charlie exploite tous les filons contestataires en produits dérivés, l'islamiste barbu comme le Sarkozy au Kârcher. De toute manière, l'auto-promotion est une règle de base dans la presse. Passons.

Seulement, je tique quand je lis la légende du dessin géant de Riss qui montre des personnages (Jean Hus, l'amiral de Coligny, pas des tendres, Theo Van Gogh, pas un démocrate, Daniel Pearl) montant le tapis rouge des marches : "Merci au chevalier de La Barre, écartelé pour blasphème". Le blasphème est là ! Dans l'erreur historique. On n'écartelait que les régicides ! Le dernier à avoir été écartelé était Damiens en 1757. C'était le crime suprême par excellence, puisque le roi était l'oint du Seigneur, le représentant de Dieu en son royaume et qu'il tenait sa souveraineté d'une source divine, comme par magie. Le chevalier de La Barre meurt en 1766. Il partage avec Damiens le triste privilège d'être un des derniers condamnés à mort, cette fois pour blasphème. La demande de condamnation était qu'il eût la langue tranchée, la main droite coupée, qu'on le fît brûler à petit feu avant de le décapiter. Pourquoi décapiter un corps mort ? Parce qu'il était gentilhomme malgré tout et que c'était la forme officielle d'exécution des nobles, or il n'avait pas perdu cette qualité. On commua la peine en petite et grande questions, c'est-à-dire une banale brisure des membres par serrements entre des étaux, et une simple décapitation à la hache - comme il se doit. D'un côté, l'on supprimait tous les châtiments liés au blasphème (les membres tranchés), ou à une hérésie, une apostasie, la sorcellerie (le bûcher), de l'autre on maintenait une condamnation à mort sous les formes civiles du temps mais pour des raisons religieuses. Il y avait là une contradiction insoutenable d'un point de vue juridique, tout comme celle de la fausse clémence que Voltaire a relevée.

Je m'étonne que dans le journal, dont l'éditorialiste vedette ne cesse de se réclamer de Voltaire à chaque paragraphe (quand ce n'est pas de Spinoza ou de Descartes ou de Montaigne, cela dépend des semaines et de son stock de citations), on ne se soit pas dit "mais l'affaire La Barre c'est un peu plus compliqué que ça" ! Il faut passer des heures à expliquer les détails du procès, sa sentence définitive. Et en fait, on continue la même confusion du politique et du religieux, comme lorsque les rois de France faisaient écarterler les régicides au nom de leur onction divine. Mais dire que La Barre avait été décapité pour blasphème, cela ne le faisait pas, cela ne collait pas aux représentations de l'Ancien Régime, c'est un cas unique, et cela aurait fait doublon avec Daniel Pearl. Et voilà comment on a un supplice réduit à peu de chose alors qu'il nous renvoie à une société aussi complexe que la nôtre.

Commentaires

Ce pauvre chevalier de la Barre, écartelé à titre posthume par voie de presse ! Bonjour l'inculture...

Tiens, la rue du chevalier de la Barre est tout près de chez moi, au pied de la butte Montmartre. C'est aussi l'un des lieux où ont eu lieu en 1871, des exécutions de Versaillais, puis de Communards. Lourde histoire.

Écrit par : Irène | mercredi, 14 mai 2008

En visitant la Tour de Londres, j'ai vu de mes yeux vu, les instruments moyenâgeux destinés au supplice de l'écartèlement : cela ne m'a pas fait rire du tout ; j'en ai eu des frissons rétrospectifs. Suis bien contente de n' pas avoir vécu de c'temps-là. Pour sûr, j'aurais fini sur un bûcher.

Écrit par : michèle | mercredi, 14 mai 2008

Euh non... Pour l'écartèlement, il faut une place publique et des chevaux, ce qui prend beaucoup de place et ne peut entrer dans une tour. Et les instruments sont de la plus grande banalité, des bracelets, des anneaux et des cordes. Si on les montre sans rien dire, cela ne dira rien à qui que ce soit.

Finir sur un bûcher ? Mais vous ne savez donc pas que c'est l'une des morts les plus horribles qui soient puisque l'on étouffe au fur et à mesure et que l'on a le temps de voir son agonie, la chaise électrique n'est néanmoins pas plus paisible. Non ! Tout cela est affreux, et aucune mort n'est meilleure, même si certaines peuvent paraître moins pires (mais surtout pas celles-ci). Et pourquoi se souhaiter une mort ? Pourquoi vivre pour sa mort ?

Écrit par : Dominique | mercredi, 14 mai 2008

Il existe à Gand, dans le Château Comtal, une salle réservée au raffinements subtils de beaucoup de formes de tortures diverses et variées.
Mais pour devenir un opposant déterminé à toutes les formes de tortures et de mises à mort, le mieux que j'ai eu l'occasion de voir est le musée de la torture et de la peine de mort à San Gimignano (Toscane, Italie). la chambre de horreurs du musée de Mme Tussaud, à côté, c'est «une Fête chez Caroline».
http://www.museodellatortura.com/sangimignano.html
«Moi mon colon, celles que j'préfère
c'est sûr, le pal et l'écorchage...»
http://209.85.135.104/search?q=cache:kQWhY77SfyAJ:www.abolition.fr/Upload/documents/Executions.doc+%C3%A9corchage&hl=fr&ct=clnk&cd=1&gl=fr&lr=lang_fr

Écrit par : Olivier | jeudi, 15 mai 2008

«Mais vous ne savez donc pas que c'est l'une des morts les plus horribles qui soient puisque l'on étouffe au fur et à mesure et que l'on a le temps de voir son agonie,..»
Quelle horreur ! On arrête immédiatement de fumer !

Écrit par : Olivier | jeudi, 15 mai 2008

Michèle (avec minuscule), je n'ai pas visité la Tour de Londres - je me suis contenté de passer devant...
N'est-ce cependant pas plutôt le matériel destiné au supplice de la roue, qui y est exposé ? (c'est aussi une forme d'écartèlement)

Dans le même genre, nous avions (enfin, j'avais) évoqué ici-même les délices de la crucifixion. Tout à fait charmant ("scroller" vers le bas) :

http://champignac.hautetfort.com/archive/2006/03/30/le-bon-usage-des-listes.html

Quant à michèle qui finirait sur un bûcher, je n'en ai pas la même lecture que vous, Dominique. Si j'ai bien compris (je n'en suis jamais très sûr avec michèle), elle dit "heureusement que je n'ai pas vécu à cette époque, on m'aurait brûlée vive".

Ce n'est donc pas le même registre que ceci :
http://www.paroles.net/chanson/18820.1

Écrit par : Ponte Facto | jeudi, 15 mai 2008

Pour l'édification des foules, on peut conseiller aussi le livre de Martin Monestier, "Peines de mort". Une histoire illustrée des méthodes d'exécution à travers les âges. Terrifiant et fascinant.

Écrit par : Irène | jeudi, 15 mai 2008

Ponte Facto, je crois que la roue est aussi un supplice public où l'on bastonne allègrement sans écarteler. En revanche, les individus soumis à la question pouvait bénéficier des agréments d'une machine à étirer qui leur remettait les vertèbres en place avant de leur faire gagner quelques centimètres. Mais ça ne finissait pas en écartèlement véritable.
Et le plomb fondu dans la bouche, ça vous tente ?

Écrit par : Ignare | jeudi, 15 mai 2008

Ignare : Ponte Facto, je crois que la roue est aussi un supplice public où l'on bastonne allègrement sans écarteler.

La roue avant d'être un instrument d'exécution est un instrument d'humiliation publique, en effet. On pourrait la comparer au pilori par l'exposition du corps dégradé, mais le pilori ne débouchait pas forcément sur la mort. La bastonnade à laquelle se livrait le bourreau n'était en quelque sorte que le hors-d'œuvre, puisque l'on attendait ensuite que le condamné meurt de fatigue, de faim, de soif et qu'il soit conspué par tous les passants. Mais il y a eu des cas de charité chrétienne comme pour Mandrin qui fut étranglé après avoir subi la roue. En général, la roue était suivie d'une autre exécution, on pouvait pendre le corps toujours vivant ou le cadavre de manière symbolique, et là encore pour frapper les esprits. Il était également loisible de laisser ces cadavres se décomposer joyeusement au soleil afin que leur puanteur édifie les foules. La roue n'est qu'une partie d'un dispositif judiciaire et répressif, elle vient toujours dans un ensemble de peines. En fait, elle n'a de valeur qu'allégorique, puisque l'on aurait pu disposer le condamné sur un autre instrument avec le même effet : cela renvoie à la roue de la Fortune et au principe que celui qui était en haut peut se retrouver au plus bas, c'est une métaphore de la vie dans cette culture-là. Le double ou triple supplice est une constante dans cette forme de "justice", ce n'est pas parce qu'une seule peine serait insuffisante, mais parce que chaque peine avait un sens symbolique et une intention. On est dans des rituels.

Ignare : En revanche, les individus soumis à la question pouvait bénéficier des agréments d'une machine à étirer qui leur remettait les vertèbres en place avant de leur faire gagner quelques centimètres.

Oui, ce lit de Procuste a existé pour la question, mais il était plus souvent possible de briser petit à petit les os par des étaux. La question n'était pas un supplice au sens strict, juste un mode d'enquête judiciaire assez banal. Comme pour l'écartèlement ou la roue, il faut plus ou moins démembrer ou rompre les attaches des membres, ne plus laisser un corps humain entier. Mais la question ne se faisait pas en public, elle n'avait pas "vocation à" édification, c'était un moyen de preuve. Ce qui est assez inquiétant dans l'affaire du chevalier de La Barre, c'est que ses juges totalement imbéciles et incompétents, ont exigé à la fois une procédure d'enquête (la question) tout en formulant un verdict d'exécution, alors que la question devait prouver la culpabilité qui aurait été poursuivie. L'absurdité de ce procès dépasse l'entendement, il est absolument indéfendable par rapport aux règles du temps (même si l'on est partisan de la question ou de la peine capitale). Il y a tellement de contradictions qui sautent aux yeux que Voltaire a eu beau jeu de faire valoir d'abord l'excuse de minorité et de jouer sur le pathos. Un tel procès posait de graves questions sur la proportion des peines, la nature des preuves, la conduite de l'instruction, la forme des réquisitions et l'origine de celles-ci. C'est ce qui a conduit à la séparation de l'instruction et de l'accusation qui est notre règle apparente. Il y avait un tel mélange que l'on a vu comment des magistrats idiots pouvaient juger sans qu'aucun contrepoids ne leur soit opposé.

Écrit par : Dominique | jeudi, 15 mai 2008

«Mais la question ne se faisait pas en public, elle n'avait pas "vocation à" édification, c'était un moyen de preuve».
Je te vois venir, avec tes gros sabots.
De fins connaisseurs, lecteurs d'archives, m'ont confié que parfois, le bourreau était soudoyé par la famille du supplicié, afin qu'il porte un coup fatal dès le début de l'exécution, dans le but d'éviter les souffrances si bien décrites par les uns et les autres précédemment.
Quoique n'ayant "pas vocation à" être corrompus, les Samson devaient pouvoir ainsi mettre un peu de beurre dans les épinards.

Écrit par : Olivier | jeudi, 15 mai 2008

Pourtant couper des têtes,
Disait-il, ça m'embête
C'est un truc idiot
Ça salit mon billot
Pour nourrir ma vieille mère
Je saigne Paul ou Pierre
D'un geste un peu brutal
Mais sans penser à mal
Sentimental bourreau
Aïe, aïe, aïe,... aïe, aïe, aïe,...

Écrit par : Ponte Facto | jeudi, 15 mai 2008

Dominique : "Ce qui est assez inquiétant dans l'affaire du chevalier de La Barre, c'est que ses juges totalement imbéciles et incompétents, ont exigé à la fois une procédure d'enquête (la question) tout en formulant un verdict d'exécution, alors que la question devait prouver la culpabilité qui aurait été poursuivie."

Mais n'était-ce pas aussi l'habitude, dans ce système, d'appliquer la question aux condamnés avant leur exécution, pour leur faire avouer les noms de leurs éventuels complices ?

Je lis dans l'édition en ligne de l'Encyclopedia universalis :

"La question préparatoire était appliquée à l'accusé afin d'obtenir de lui des aveux. Précédant l'exécution, la question préalable était appliquée au condamné afin qu'il révélât le nom de ses complices."

Je crois qu'à l'époque de La Barre, l'usage de la question préparatoire était déjà limité aux crimes graves (dont forcément le régicide, dans le cas de Damiens). Tandis que la question préalable restera systématique presque jusqu'à la Révolution. C'est en 1788 que Louis XVI, qui a été par bien des aspects un monarque "éclairé" en a décrété l'abolition.

Notons que deux amis de La Barre avaient été mis en cause dans cette affaire pour blasphème et "bris d'images sacrées". L'un d'eux, le chevalier d'Étallonde, avait pris la fuite à l'étranger, échappant ainsi à la condamnation et à l'exécution. Il a même été amnistié en 1788. La campagne de Voltaire était passée par là, ainsi qu'un changement progressif de sensibilité dans le monde judiciaire comme chez les "philosophes".

Écrit par : Irène | jeudi, 15 mai 2008

Tous vous me sidérez à parelr longuement de ce sujet. Comme si les frissons au fond étaient délicieux. Prononcez dé-li-ci-eux tan qu'à faire.
Un l'instrument était en bois on attachait le supplicié dessus et il y avait des poulies que l'on tournait pour lui écarter les bras et les jambes et à la fin il était écartelé. La machine était dedans elle aurait pu être dehors et manipulée par des chevaux. Je n'y étais pas.
Pour le bûcher cela était un clin d'oeil à mon statut de sorcière pas bien-aimée et à donc ce qui m'aurait pendu au bout du nez.
Dominique je ne rêve pas de cette mort là mais d'une douce dans mon lit (pas petite) et où je serai très vieille et en pleine forme comme ma grand-mère : en fait, je rêve d'une mort paisible et tardive et je n'aurai pas la maladie d'Alzeihmer grâce à ma sanité intellectuelle et surtout morale. Mais si je devais attraper un cancer pour une raison x maintenant je ne me soignerais pas et c'est comme ça. Pas grave. Vos deux questions m'interpellent car moi je vis sachant que je vais mourir.

Écrit par : michèle | jeudi, 15 mai 2008

parler
tant qu'à faire

Écrit par : michèle | jeudi, 15 mai 2008

michèle : "(...) cela était un clin d'oeil à mon statut de sorcière (...)"
Après Lamkyre (où êtes-vous passée ?) vous n'allez pas vous y mettre aussi ?

Écrit par : Ponte Facto | jeudi, 15 mai 2008

Ben oui Lankyre et Sylvie et Alice M ? Irène on vous retrouve bien régulièrement....
Je ne sais pas pour Lamkyre, je n'étais pas là...
Mais si je m'y mets aussi c'est à cause de la saison des mites. Et pour vous faire trembler.
Au moins pendant ce temps je peux raccommoder mes (j(ai bien dit mes) chaussettes tranquillement.
Moi femme j'aime bien ce statut de sorcière qui me donne le sentiment d'une quelconque utilité.

Écrit par : michèle | jeudi, 15 mai 2008

"Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu (4) d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête.



Ce n'est pas dans le XIII° ou dans le XIV° siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIII°. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra, qui ont les moeurs fort douces, par nos danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle Clairon, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française."

Voltaire, le dictionnaire philosophique, extrait de l'article "torture".

Écrit par : Alice M | vendredi, 16 mai 2008

"par Mlle Clairon, qui déclame des vers à ravir" je ne savais pas cela du tout, merci Alice M.
Aujourd'hui nous avons enchaîné en parlant des escargots, une recette du Languedoc Roussillon qui s'appelle la cargolade où on les fait griller vivants sur la braise, à petit feu puis vif quand ils sortent de leur coquille. C'était franchement horrible comme conversation. Mais depuis qu'on ne les mange plus il y a trop d'escargots dans les jardins. Je sais que ce n'est pas un blog de cuisine ni de rencontre. Merci. Mais brûler à petit feu semble déclencher certaines délectations incongrues.

Écrit par : michèle | vendredi, 16 mai 2008

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