samedi, 29 mars 2008

Le mythe du sac jetable

Je m'interroge sur l'expression sac jetable qui est apparue il y a cinq ou six ans - du fait des campagnes de promotion pseudo-écologistes de E. Leclerc. Elle est construite sur le mode de briquet jetable, stylo jetable, rasoir jetable. Que proposait-il à la place ? Des cabats payants, mais qui sont recyclables, comme presque tous les sacs plastiques, et qui sont échangeables sans autre frais. Toutefois, dans le double et triple discours de Michel-Edouard Leclerc, le sac jetable ne disparaît que de son enseigne-phare : ce  qu'il nomme sac jetable existe toujours dans ses Espaces culturels parce que l'homme d'entreprise n'est pas bête. 

Il avait en effet remarqué que les sacs Fnac (surtout), Furêt du Nord, Virgin, Gibert (Joseph ou fils), Boulinier, and so on jouaient un rôle essentiel dans la diffusion de la marque. La personne qui se promène en ville avec un sac dit jetable siglé en gros Fnac en lettres blanches sur fond ocre est à la fois la représentation d'une certaine culture élitiste en mileu urbain (et peu importe qu'elle ait acheté en fait un disque de Michel Sardou, un DVD de Max Pécas et le dernier roman de Marc Lévy ou d'Anna Gavalda). Elle montre ainsi qu'elle a des références élevées et cela pose un peu plus qu'un sac Lidl ou Aldi dans lequel on trouverait au mieux des bouteilles de bière de sous-marques et des jambons lyophilisés sans aucune marque. L'exhibition du sac de course est un acte à la fois culturel et civilisateur. On s'avance parmi la foule anonyme fièrement pourvu d'un insigne qui indique clairement que vous possédez l'étiquette culturelle et on montre à ses amis ou à de lointaines connaissances le sac qui valorise son haut intérêt pour les choses culturelles (Johnny Halliday, les Bronzés 5, Christine Angot). Cela fait signe et c'est ce qui compte. Le client dit culturel est un prescripteur d'achat, et surtout de lieux d'achat, donc il faut le soigner, quitte à payer des amendes pour ne pas respecter les lois que l'on a demandées et fait semblant d'aprouver totalement. Essayez de demander que l'on vous remplace un sac Espace culturel Leclerc comme un sac E. Leclerc ! Mais cela n'existe pas, nous sommes dans un espace distinct (une troisième dimension peut-être ?) Essayez de dire que vous avez déjà un sac ou une malette pour emballer vos emplettes, on vous les emballe quand même d'office dans le sac qui ne répond pas aux nouvelles normes dites écologistes et équitables (parce que chez E. Leclerc, on sait que vous pouvez être la pub).

Je considère un sac Espace culturel E. Leclerc et puis je ne lui trouve pas une seule mention à un aspect écologique (Ce sac est échangé et recyclé dès qu'il est hors d'usage ; avec E. Lecler protégeons l'environnement). Je considère un sac Auchan qui me dit "Fabriqué avec 40 % minimum de plastique recyclé" (donc on peut recycler, ce n'est pas jetable par nature dans la nature), "Habilité au transport de produits alimentaires" (on se demande ce que serait un sac plastique non habilité), "Réutilisable en sac poubelle" ! Alors, là, c'est là meilleure : le sac non jetable est en fait jetable, mais comme sac poubelle, ce qu'il était déjà souvent. Parce que mettre un sac à la poubelle ou le prendre comme sac poubelle, c'est bien le jeter, n'est-ce pas ? Donc ce sac dit non jetable et 100 % recyclable est bel et bien jetable. On le jette à la poubelle comme les anciens sacs jetables ou je ne m'y connais pas.

Ce terme jetable nous renvoie donc non pas au fait que de toute manière et d'une façon ou d'une autre le sac sera malgré tout jeté (peu importe où ce n'est pas encore la question) : il signifie que jetable s'oppose à durable conçu comme un synonyme de recyclable ou de biodégradable. Parce que tout ce qui est conçu par l'homme ou par la nature a une durée de vie limitée dans son état et donc aussi une autre durée de vie plus courte après son utilisation entière. Jetable veut dire à vie courte et utile pour le briquet ou le rasoir, et cela a été un argument de vente de ces produits dans les années soixante, mais il est devenu synonyme de vie longue dans les années septante et cela sur un autre plan comme celui de la permanence des produits dans la terre. Jetable pour un sac plastique a un seul sens, le dernier. Or, il existe des sacs parfaitement jetables, en papier (de préférence sans compléments chimiques trop compliqués, donc non glacés) ou en tissu d'origine végétale ou animale par exemple qui n'imprégneront pas une terre pendant plus de cent ans. Le fameux sac jetable, c'est d'abord celui que l'on ne devrait pas jeter dans la nature ou livrer aux éboueurs, mais son nom se construit sur un autre mythe ; durant les années soixante-septante, on a vécu dans la civilisation publicitaire du jetable, et E. Leclerc conduit sa politique de marquetingue en faisant semblant de croire qu'il incarne une nouvelle manière de porter les aspirations de la génération de 68, tout en pratiquant une politique similaire à celle de la Fnac de ces années pour ses Espaces culturels. Et je ne sais pourquoi, mais je me sens en accord avec Trondheim qui a voulu le bannir d'Angoulème.

Parce que faire sa pub en jouant à la fois sur plusieurs registres et en utilisant les classes sociales selon leurs représentations, cela va bien un temps. Le prof ou le cadre sup qui a un sac jetable sera fier de le montrer pour dire qu'il est vachtement culturé. Le prolo ou le RMIste (ou le même prof ou cadre sup) qui a un sac recyclable et échangeable (avec des produits peu bio et peu cultureux) sera fier de le montrer pour dire qu'il est vachtement concerné par le sort de la Planète. Mais on culpabilise surtout les plus pauvres en parlant de sac jetables sans expliquer ce qui se cache derrière et quelle est la durée de vie ou le danger des ingrédients de chaque sac.   

Commentaires

Je me rappelle cette pub des années soixante "et le verre ça se jette" ; une main féminine jetait des bouteilles dans une poubelle.

Ecrit par : Ennairam | dimanche, 30 mars 2008

approuver avec 2 p. (dans la phrase "les lois que l'on a demandées et fait semblant d'aprouver totalement")

Désolé, j'ai pas pu résister à l'envie de vous corriger.

Ecrit par : Filrango | lundi, 31 mars 2008

Filrango : « Désolé, j'ai pas pu résister à l'envie de vous corriger. »

Moi non plus : « Désolé, je n'ai pas pu... »

Ecrit par : Stéphane De Becker | lundi, 31 mars 2008

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