samedi, 05 janvier 2008
La mort des phrases
Il y a un type de phrase qui est mort. Je le regrette, parce que je suis d'une génération qui aime ces phrases cicéroniennes, c'est-à-dire une phrase construite, longue, avec des incidentes. Il faut des phrases plus courtes. Mais surtout intégrer que tout accident grammatical rend la phrase moins accessible. S'il y a huit ou neuf mots après le sujet, eh bien il faut répéter le sujet.
Je ne partage pas le constat de JFK et je ne crois pas que cette réalité soit seulement d'aujourd'hui : on la disait déjà il y a un siècle en répétant les mots dits dans les siècles précédents. La phrase courte, qui va comme une flèche ou un train dans la nuit, c'était déjà ce que l'on donnait pour exemple du temps de Cendrars ou de Morand ou de Céline, et pourtant les multiples parenthèses de Proust ou de Paulhan ou de Mauriac continuaient à agir, parce que l'on a toujours eu plusieurs styles en une époque et non une seule norme qui serait celle d'un temps idéel et totalement inventé. Il y a presque toujours eu conflit dans les styles et il serait totalement faux de croire qu'il eût existé une époque avec un style plus impeccable ou plus accessible que celui des autres. Quand je lis des journalistes du XIXe s. comme Vallès ou Rochefort, je suis étonné par leur modernité de style et je suis certain qu'ils auraient pu trouver leur place dans les journaux gratuits de notre époque, mais je sais aussi qu'ils ont construit leur style contre le style dominant de ce temps. L'anti-cicéronisme n'est pas forcément un signe d'inculture, bien au contraire.
15:51 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, presse, média, médias, langue française



Commentaires
« Quand je lis des journalistes du XIXe s. comme Vallès ou Rochefort, je suis étonné par leur modernité de style et je suis certain qu'ils auraient pu trouver leur place dans les journaux gratuits de notre époque »
Est-ce un compliment ?
Écrit par : Stéphane De Becker | samedi, 05 janvier 2008
L'un et l'autre ont produit des pages honteuses et scandaleuses (Vallès à ses débuts, Rochefort surtout à sa fin) qui n'auraient pas déparé dans les productions contemporaines et ils avaient déjà compris le système d'écrire court, simple et efficace pour frapper le lecteur ou pour vanter la culture bling-bling de l'époque napoléonienne. Ils étaient des mercenaires de la plume prêts à se vendre au plus offrant.
Écrit par : Dominique | samedi, 05 janvier 2008
Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, il n'est pas facile du tout d'écrire avec des phrases brèves.
Écrit par : Irène | samedi, 05 janvier 2008
Ce qui est bien avec JFK, c'est que malgré ou à cause de ses outrances, il lance toujours des sujets de débats de telle sorte qu'on est forcé de prendre position et de dire un peu ce que l'on pense. C'est sa principale qualité.
Écrit par : Dominique | samedi, 05 janvier 2008
"il n'est pas facile d'écrire avec des phrases courtes", ça ne veut rien dire : écrire avec des phrases courtes pour dire quoi ? that is the question ! quand j'étais ado je m'amusais à écrire à la Duras : phrases courtes pseudo profondes, on ajoute un "dit-elle", ou "pensa-t-elle", et voilà ! phrase courte ou longue, peu me chaut ! mais qu'est-ce qui est dit ? et surtout surtout, ce qui est dit s'accorde-t-il avec la manière de le dire ? est-ce qu'il y a osmose, ou, au contraire, y a-t-il un décalage, et sans gratter trop les mots, peut-on voir sous la surface ? le sens apparaît-il en filigranes, dilué en tisane, au fil des phrases, se montre-t-il clair et net, tout fiérot, tout vif, se cache-t-il tout au fond, au fond des mots, arrive-t-il en rafale au dernier chapitre comme une boule de neige dure dans l'estomac ? tout cela, c'est tout cela qui prime, pas la longueur des phrases.
Écrit par : Alice M | samedi, 05 janvier 2008
Oui, bien sûr, Alice M, ce qui importe avant tout c'est de faire "passer le message". Le style n'est là que comme un lubrifiant.
Mais je m'interroge quand même sur la qualité du lubrifiant. Boileau en a parlé il y a déjà bien longtemps.
Phrases courtes? D'accord, mais comme des slogans publicitaires? Juste faites pour atteindre leur cible, sans prendre de gants? Comme un rapport de médecin légiste?
Ou plutôt des phrases longues, qui prennent le temps d'expliquer, de saisir les nuances, de prendre en compte les différentes sensibilités? Ah! Bien sûr! Il faut alors respecter une certaine syntaxe, une construction de la phrase et une ponctutaion qui demandent quelques efforts aussi bien à l'auteur qu'au lecteur, mais qui, une fois maîtrisées, autorisent toutes les nuances, du romantisme au réalisme en passant par le naturalisme, et j'en oublie, et toutes les audaces, de la moquerie à l'ironie, et j'en oublie, bien sûr, là encore: mais quel plaisir, alors, pour l'un comme pour l'autre, de communier sur une même phrase, un même poème, un même texte!
J'ai tendance à penser que les textes d'aujourd'hui — et pas seulement publicitaires et médiatiques — sont tous formatés ( pardon pour le vilain anglicisme) pour être jetés aussitôt que lus. C'est la nouvelle école : "vite, vite, toujours pus vite, sinon la tortue va gagner!". Cet emballement de la pensée (?) se retrouve partout et y compris dans les phrases de nos évrivains (?). Si vous n'écrivez pas un roman tous les ans, comment espérer passer chez Denisot *. Et comment écrire un "roman" tous les ans sans phrases courtes ?
* Oui, on peut aussi essayer le coup du chapeau, il paraît que ça marche.
P.S.: "Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, il n'est pas facile du tout d'écrire avec des phrases brèves.
Ecrit par : Irène | samedi, 05 janvier 2008"
Si.
Écrit par : leveto | dimanche, 06 janvier 2008
Je ne pense pas que l'important soit de "faire passer le message", ni que le style n'est qu'un "lubrifiant". J'ai tenté de dire que le sens et les mots qui le transportent ne font qu'un.
Écrit par : Alice M | dimanche, 06 janvier 2008
Les conversations sur le style, si tant est qu'on puisse assimiler les "phrases courtes" à un style en particulier, sont toujours sans fin.
On fait semblant de croire qu'à un style d'écriture correspondant un type unique de lecture.
JFK parle de phrases courtes comme de phrases simples à lire et à comprendre. Il parle d'un certain type de phrase courte. On est quand même loin du Céline D'un château l'autre, du Ellroy d'American tabloïd ou du Corbière des Amours jaunes. J'aurais du mal à entendre que ces styles très différents par ailleurs (aucun formatage donc leveto), auraient pour point commun une accessibilité plus facile du fait de la longueur de leurs phrases.
De l'épure stylistique chez Céline pour créer une force d'évocation toujours plus grande, de l'écriture clinique d'un Ellroy qui noie ses personnages (et ses lecteurs) sous les faits et en fait des pantins perdus dans une histoire qui les dépasse ou du constants jeux prosodiques chez Corbières se dégagent trois styles bien marqués et qui tous cachent une grande complexité de langue et de pensée. Et je ne puis pas croire que ces auteurs prennent leurs lecteurs pour des imbéciles ou des incultes avec l'usage de phrases courtes. Bien au contraire, ces textes, très denses, sont difficiles et riches.
Écrit par : LOBO | dimanche, 06 janvier 2008
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