samedi, 29 septembre 2007
Un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue
Voici le jeu artistico-littéraire de fin de semaine. L'auteur est un poète qui eut son heure de gloire, mais qui ne demeure connu que de quelques rares érudits un peu rassis comme votre comte. Le peintre n'est pas décrit par sa peinture, mais par l'effet que fit sa visite chez une personne un peu mélancolique et dépressive, et puis par ce que voit cet écrivain. Ce peintre a été cité une fois ici, mais de manière indirecte dans le texte d'un autre jeu.
J'ai à vous remercier du réconfort moral et intellectuel que m'ont donné vos exhortations et votre exemple ! Grâce à vous, j'ai pris l'habitude de me coucher de bonne heure et je m'en trouve très bien à tous points de vue. Depuis que vous m'en avez fait ressentir les avantages, j'apprécie mieux mon séjour en pleine campagne, et vraiment à tout bien considérer, je me trouve mieux que le commun des mortels, puisque j'ai la liberté du travail et de la paresse : je me fais l'effet à moi-même d'être le roi de la fantaisie dans le sans-gêne de la nature. Nous vous regrettons tous, et Pistolet aussi, je vous le promets. On n'a qu'à lui dire : "Ah ! voilà monsieur X !" pour qu'aussitôt il se mette à piaffer, tourniquer, sauter, le tout entremêlé de moucheries et d'aboiements moitié plaintifs, moitié joyeux, il court aux portes, renifle l'air du chemin que vous aviez l'habitude de prendre avec lui, et fait encore maintes fois de fréquentes perquisitions dans l'escalier de la mère Baronnet. L'autre jour, j'ai revu votre arbre : toute la partie donnant sur la rivière s'est complètement refeuillée. Actuellement, la campagne est splendidement étoffée, jusque sur les côtes les plus sauvages où les genêts foisonnent si jaunes, que de loin on les prendrait pour des cimetières inclinés dont les croix seraient cachées sous des pullulements d'immortelles. Déjà, dans certains fonds, on remarque ce noircissement de la verdure dont je vous ai parlé, sur les hauteurs, les horizons enchantent les regards ; c'est un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue.
Qui est l'écrivain ? Qui est le peintre ? Pour l'écrivain, on retient surtout des images un peu morbides et diaboliques alors qu'il a donné plus qu'on ne l'imagine dans la pastorale sandienne, mais en dégradé. Pour le peintre, on peut imaginer ses motifs préférés lorsque l'on examine le texte.

17:50 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : art, arts, peinture, littérature, écriture, poésie, poésies



Commentaires
En raison de la rareté du mot "refeuillée", la recherche sur Google Livres est rapide : lettre de MR à CM, n'est-ce pas ?
Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 29 septembre 2007
Je vous félicite ! Et je me demande quel genre de livre je devrai choisir...
Écrit par : Dominique | samedi, 29 septembre 2007
Moi je ne trouve rien, comme d'habitude, mais quel beau titre pour ce passage, et quel beau passage, et oui, un arbre *refeuillé*, c'est beau ! mais au féminin, "la partie donnant sur la rivière s'est complètement refeuillée", quel beau vert, on voit l'eau, les reflets, tout renaît !
Écrit par : Alice M | samedi, 29 septembre 2007
CM, Claude Monet.
Écrit par : LOBO | samedi, 29 septembre 2007
Oui, le peintre est Monet. Quant au poète, on l'associe un peu trop à des choses macabres et folles (même s'il donnait souvent dans le genre).
Écrit par : Dominique | samedi, 29 septembre 2007
Alors c'est qui ? où est Lamkyre.
Écrit par : Alice M | dimanche, 30 septembre 2007
Maurice Rollinat !
Écrit par : Alice M | dimanche, 30 septembre 2007
Pierre Enckell avait donné sa source de manière codée et puis le moteur qui permet d'accéder au texte, mais il faut être curieux... Je l'ai tiré de "Fin d'oeuvre" (Bibliothèque-Charpentier chez Eugène Fasquelle, préface de Gustave Geffroy de l'Académie Goncourt, avec un portrait de l'auteur et trois illustrations, 1919 et deuxième mille*). Un volume en forme de fonds de tiroirs, poèmes de jeunesse ou tardifs ou avortés , traductions** et lettres mélangés. Rollinat a une image caricaturale dans les rares manuels scolaires ou les quelques histoires de la littérature qui le mentionnent, ce n'est pas un décadent même si on trouve des thèmes proches des décadents. Il a été maltraité par l'histoire.
* Les mille ne veulent pas dire qu'il y a eu mille exemplaires tirés, cela peut être trois ou quatre cents, c'est juste une réimpression que l'on nomme mille.
** Je pourrais donner du Poe inédit sur la Toile.
Écrit par : Dominique | dimanche, 30 septembre 2007
J'ai essayé google livres mais je n'ai pas pu y accéder, alors j'ai cherché dans les poètes macabres et fous... j'ai lu quelques poèmes sur la Toile (dont sa "mademoiselle Squelette"), mais ce que vous avez donné de lui hier est ce que j'ai lu de meilleur jusqu'à présent...
Écrit par : Alice M | dimanche, 30 septembre 2007
Au sujet de l'arbre mentionné par Rollinat dans sa lettre à Monet, on peut lire ici ce passage décrivant les peintures de Monet dans la Creuse : "La fameuse (et véridique) anecdote du chêne du Confluent : Inquiet de ne pouvoir terminer au mois de mai un tableau, commencé en plein hiver, représentant le Confluent et cet arbre dénudé, Monet obtient du propriétaire l'autorisation de faire effeuiller le pauvre arbre !"
http://membres.lycos.fr/fresselineshier/Peintres/Monet/Monet.htm
Ce tableau est celui-ci :
http://membres.lycos.fr/fresselineshier/Peintres/Monet/Vieil%20arbre%20du%20confluentCOMP.jpg
Et on en présente deux autres versions. Mais euh... si Rollinat écrit à Monet que son arbre prend de nouvelles feuilles, c'est parce qu'il l'a bien peint à la fin de l'hiver seulement, en février, la lettre qui lui est adressée date du 25 mars 1889. Et il aurait fallu dénuder toute la campagne environnante aussi alors que la partie droite semble déjà printanière... Il y a un deuxième séjour de Monet dans la Creuse, juste après cette lettre, de mars à mai 1889.
http://www.hlla.com/reference/monet-chron.html
La différence de verdure entre février et mars n'est pas si considérable qu'entre l'hiver et mai...
Je pense que cette anecdote dite véridique vient en fait d'une mauvaise compréhension des propos de Monet ou de Rollinat au sujet de l'arbre effeuillé.
Écrit par : Dominique | dimanche, 30 septembre 2007
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