lundi, 13 août 2007

Figures sans visage

Il existe une espèce de personnes dont l'existence semble assez irréelle et invraisemblable : les anonymes. Les anonymes apparaissent lors des enterrements de personnes célèbres. On a d'un côté les pipoles ou people, les famous, enfin bref les gens célèbres, ceux dont on parle, et de l'autre les anonymes, la foule quoi, le peuple (non pipole), les gens (pas ceux dont on parle dans Paris-Match), la plèbe, les gueux ! La famille ou les amis du disparu ne sont bien entendu pas dans les anonymes, même s'ils ne sont pas célèbres. Petit inventaire d'anonymes (l'article est à prendre au second degré) :

- une robe imprimée orange près des grilles qui cerclent la place ;

- la mère d’un jeune garçon trisomique très bien habillé ;
 
- un quinquagénaire à casquette ;
 
- une dame venue exprès d'Abbeville ;
 
- un grand chauve en short ;
 
- un monsieur, l’air entendu de celui qui est dans le secret ;
 
- la famille venue de Cambrai ;
 
- un monsieur âgé ;
 
- trois copains sexagénaires sur le banc de devant ;
 
- la dame en tongs ;
 
- une ado livide ;
 
- une dame ;
 
- une vieille dame ;
 
- une jeunette, un peu exaltée ;
 
- un chasseur de people en rangeant son appareil photo.
 
De l'art de renouveler, par la force des choses, l'exercice le plus lamentable du journalisme : le micro-trottoir. On ratisse large, toutes les catégories sociales populaires sont ratissées d'un trait vague, mais bien significatif. Les signes sont là : l'accoutrement (short, tongs, robe à fleurs, le mongolien en habits du dimanche, la calvitie), la localisalisation (Abbeville, Cambrai, c'est le ch'Nord et ça fait plus populo près de chez vous), l'âge (forcément très avancé). L'image est à la fois un peu risible et attendrissante, mais on peut voir la citation de ces anonymes avec bien moins de précisions dans les autres articles. L'anonyme témoigne d'une ferveur générale, il vient garantir que ce n'est pas un événément people only même s'il vient voir les people. C'est parce que l'on fabrique des célébrités que l'on doit fabriquer des anonymes.
 
Une variante de l'anonyme, c'est le Parisien. Michel Serrault a commis la faute de mourir et de se faire enterrer en province, monseigneur Lustiger a été plus prudent : il est décédé dans sa bonne ville de Paris et les anonymes deviennent donc des Parisiens, même si ce sont des touristes japonais ou américains de passage, ou des personnes venues de banlieue. Mais ce bon peuple tout simple et sans façon permet de mettre en valeur les personnages importants, tout comme une ombre rend plus évidente une lumière. Qui sommes-nous, pris dans ces collectifs sans aucune âme et dans ces projections de personnalités décidées à l'avance ? Pantins, pitres, figurants, polichinelles, marionnettes, figures sans visage. 

Commentaires

"«Il était très pieux», souffle, recueillie, une robe imprimée orange près des grilles qui cerclent la place"

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Écrit par : Ponte Facto | lundi, 13 août 2007

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