mercredi, 18 juillet 2007

Le temps de soi

J'étais très jeune. Ce fut ma première et ma seule expérience de colonie de vacances comme moniteur, les autres fois - avant et après - j'ai préféré les centres aérés qui étaient vraiment plus libres. Comment commencer ? Ben.. déjà par l'appel, qui devait se faire non seulement en rangs fixes, chaque groupe étant aligné en dessous des moniteurs qui se trouvaient sur le talus en surplomb. J'avais une sale impression militaire dans ce type d'organisation, d'autant que les plus anciens avaient droit à une chambre unique à part et les plus nouveaux à une chambre double. 

J'avais accepté d'entrer dans cette colonie parce que le comptable avait fait partie de mon stage de moniteur, mais j'aurais mieux fait de refuser. J'ai compris au bout de deux ou trois jours que la colonie reposait en fait sur trois ou quatre personnes cooptées, l'infirmière sans titre étant la femme du directeur, le comptable étant le cousin du directeur, le chef du groupe le plus âgé étant un collègue du même établissement que le directeur (un instit' soit dit au passage), et ainsi de suite.

L'important n'était pas d'éduquer les enfants ou de les distraire, mais de les fatiguer pour qu'ils nous foutent la paix. On pouvait préparer une sorte de spectacle ou d'exposition, cela n'aurait pas lieu. En revanche, emmener les enfants dans une balade de dix kilomètres à travers la montagne sans aucune explication sur les plantes, les cours d'eau, les pierres, c'était possible. Il s'agissait de les crever un maximum pour qu'ils fichent la paix. Et on pouvait alors se regrouper autour de minuit à leur fameux cinquième repas fait de delikatessen, à la suite duquel les abrutis qui étaient proches du directeur s'amusaient à braquer des lances à incendie vers les chambres des nouveaux, vers une ou deux heures du matin. Ou bien ils avaient déplacé le lit et le matelas un peu plus haut sur la colline, comme si c'était drôle de voir quelqu'un refaire son lit alors qu'il manque déjà de sommeil et qu'il doit se lever à six heures, faute de quoi on va lui renverser son lit. Il fallait pourrir tout le temps libre.

Lors d'une de mes rares escapades permises, je me suis rendu à Sainte-Marie-aux-Mines à vélo. J'y ai trouvé un volume de Madame Bovary que je n'avais pas lu encore et je l'ai lu alors patiemment durant la petite heure de liberté qui m"était accordée de temps à autres. Mais ce livre a été détruit par la lance d'incendie, maniée par de futurs instituteurs qui ne voulaient pas laisser une minute de liberté à leurs collègues ou aux enfants. La bêtise des gens qui veulent prendre le temps des autres sans aucun retour me fait toujours aussi peur.

Commentaires

Et moi en tant qu'instit stagiaire normalienne, j'ai dû faire la monitrice dans un centre de vacances où le directeur s'adressait à des gamins de dix ans et moins en disant qu'il les casserait en deux sur sa cuisse s'ils n'étaient pas sages.
Quel connard.

En tant que gamine, j'avais été en colo quelques années plus tôt. Entre autres, monsieur Dubuisson, autoritaire directeur enseignant (prof ou instit je ne sais) nous en imposait mais ne nous a jamais parlé aussi mal que le connard cycliste du Touring Club de France ci-dessus évoqué.

Écrit par : Frédérique | mercredi, 18 juillet 2007

Tous les moniteurs sur un talus et en rang parfait, cinq mètres au dessus des enfants que l'on avait fait aligner, que l'on n'autorisait à faire déjeuner que s'il n'y avait plus un seul petit geste ou mouvement ou souffle dans le rang, moi cela m'a laissé des souvenirs amers parce que je participais à cette injustice et à cette violence, tout en la subissant aussi. Je casserais aujourd'hui volontiers la gueule de ce directeur, mais il est devenu trop vieux.

Écrit par : Dominique | mercredi, 18 juillet 2007

J'ai bien aimé votre article. J'aime bien vos articles en général, d'ailleurs. Mais celui-là m'a particulièrement plu parce qu'il reflète bien la situation; meme si partiellement, mais il y aurait tellement à dire. Et puis ça m'a ramenée plusieurs dizaines d'années en arrière.

Des colos, j'en ai fait un paquet, d'abord comme "colon" (je suis bien embètée pour la féminisation du terme, et pourtant j'y suis très favorable, mais là j'avoue que ça me pose problème et je laisse l'analyse grammaticale à votre sagacité), puis comme monitrice. J'ai commencé du temps où la majorité était à 21 ans, le satut juridique des moniteurs (mais surtout des monitrices) était alors on ne peut plus batard. Du point de vue du code du travail aussi d'ailleurs, mais je ne sais pas comment c'est maintenant. 40 heures hebdo, nuit et jour avec un jour de congé, c'était pas évident...

En fait tout dépend beaucoup de l'équipe de direction. Ce sont effectivement souvent des instits ou des profs. Certaines sont sympas, d'autres moins, et le fait de la cooptation est bien vu. Cependant ce que vous décrivez rapelle beaucoup l'armée, moi je n'ai jamais connu ça. Où j'allais, c'était bcp + cool, (le comité d'entreprise d'une grande entreprise en cours de dénationalisation). Par contre pour ce qui est du machisme des dirlos, ça n'avait pas grand chose à envier au ClubAzur. Et comme je disais au début de mon post, dans ce temps là la plupart des monitrices était mineures. ça ne dérangeait pas trop les directeurs (dont la femme instit également était souvent directrice-adjointe, et leurs momes incorporés dans une équipe mais avec traitement de faveur), qui ne se posaient pas trop de questions sur le statut de leurs monitrices. Il y en a certains dont je garde un souvenir exécrable; ils pensaient avoir un droit de cuissage comme les chefs de village de ClubAzur.

Écrit par : Lory | jeudi, 19 juillet 2007

Moi, ce qui me désole, c'est que toute cette violence infligée aux enfants en suscite une autre : celle de "casser la gueule du directeur".

Écrit par : Alice M | jeudi, 19 juillet 2007

Il n'y avait pas seulement la violence infligée aux enfants, mais aussi celle infligée à presque tout le personnel et cette fois de manière gratuite, non plus seulement pour affirmer une fausse autorité mais bien pour s'amuser gratuitement et sans risques, d'autant plus que les trois quarts des moniteurs de cette colonie-là avaient besoin de l'attestation de stage en colonie et non en centre aéré pour avoir leur BAFA complet...

Écrit par : Dominique | jeudi, 19 juillet 2007

"s'amuser gratuitement et sans risques", oui. La lâche cruauté des adultes.

Écrit par : Alice M | jeudi, 19 juillet 2007

Les commentaires sont fermés.