lundi, 25 juin 2007

Le doute invisible

Je vais encore me faire mal voir de M. Le Chieur... Voici quelques extraits de la Voûte invisible. Serge et ses amis sont cinq mille ans dans l'avenir, dans une Bretagne qui ressemble à une jungle (hum... Ebly avait des prémonitions et cela se passe dans un univers post-atomique, mais Claude Auclair imaginait en BD une histoire un peu similaire exactement à la même époque et dans les mêmes lieux.)

Il m'observe longuement, sans rien dire. Puis il parle. Un seul mot :

"Keneil ?"

Je ne connais pas ce mot, bien sûr, mais sons sens n'est pas difficile à deviner : cela ne peut que vouloir dire "Ami", ou quelque chose d'équivalent. Alors je montre à noueau mes mains nues, et je réponds :

"Keneil."

L'homme abaisse son javelot, et s'avance lentement vers moi. Sa méfiance n'a pas tout à fait disparu. Il me regarde attentivement et je reste immobile, les mains tendues. Alors, il s'arrête à deux pas, après une brève hésitation. Puis, il se frappe la poitrine, et dit :

"Ewen."

Je comprends que c'est son nom. Je fais le même geste et je me présente à mon tour. Il répète après moi :

"Sejjj".

C'est ainsi qu'il m'appellera , dans les jours à venir. Il n'a jamais réussi à prononcer "Serge" correctement.

 

La scène de rencontre est convenue, on se croirait dans Tarzan. Ce qui est frappant ici, c'est la difficulté sur la consonne fermante r alors qu'elle se trouve dans d'autres mots du roman. En fait, Ebly insiste d'abord sur la différence de langue, mais très vite au cours du livre les dialogues sont transcrits en français courant. On trouve à la page suivante ceci :

 

Puis Ewen me dit :

"D'où viens-tu, toi ?"

C'est à peine si je comprends cette phrase. Le français d'Ewen est déformé par le temps, et nous entendons vite qu'il est mêlé de mots bretons. Il nous faudra les apprendre un à un, en posant une question à chaque fois qu'un mot nous échappe. Je réponds de mon mieux en sachant d'avance que ma réponse n'aura pas de sens pour Ewen - et j'essaie de parler à peu près comme lui.

 

Ebly se pose une question juste : la déformation de la langue au fil du temps. Mais il est victime d'une illusion : cinq mille ans, c'est à peu près le temps qui nous sépare du pré-indoeuropéen, et nous ne pourrions pas reconnaître les phonèmes utilisés alors, comprendre oralement la grammaire de cette langue casuelle, le sens des racines qui avaient d'autres référents. Il imagine donc une sorte de créole avec un peu de faux breton dont les mots parsèmeront le texte : c'hwèg, moh-gouez (sanglier), dreven, kaz-gouez (chat), gwern (marais), ki-bleiz, pesk-kemmuz (poissons mutants), paotr (père). En outre, ce créole de breton et de français est invraisemblable sous cette forme, d'autant que les mots bretons donnés auront pu se modifier encore plus.

Les mots de simili-breton qui apparaissent dans le texte ont deux fonctions différentes. D'abord, ils situent le milieu ou la relation, ce sont soit des locatifs, soit des termes marquant les rapports. Ils interviennent dans les moments les plus intenses, mais ils sont dépaysants, comme pour rappeler que l'on est dans un autre monde. Ensuite, il y a des termes désignant les proies et dans ce cas ils sont souvent répétés à peu de lignes de distance, pour créer un effet épique, parce que chasser le sanglier est assez banal. Mais surtout le mystère se constitue autour du mot dreven qui désigne le champ de forces autour d'une ancienne centrale nucléaire, or cette menace invisible pour la population future n'est jamais montrée, ni expliquée car les héros ne pénètrent pas dans le secret du lac Noir. Le mystère reste autour d'un mot craint et auquel on ne peut donner un sens précis.

 

On trouve dans l'épilogue une nouvelle notation linguistique, laquelle débouche ensuite sur l'interrogation autour de la notion de sauvagerie :

"Et les pesk-kemmuz, Serge ? Sais-tu ce que ça veut dire, maintenant ?

- Oui, bien sûr. Pendant le voyage de retour, je suis allé dans une librairie pour acheter un dictionnaire breton. Et j'ai regardé les mots que je n'avais pas compris, pendant que le professeur roulait vers Paris...

- Et alors ?

- C'est tout simple. "Pesk-kemmmuz", ça veut dire à peu près "poisson mutant"... Pas tout à fait. En réalité, c'est du breton déformé."

Je pensais à ce que Serge venait de dire. Des poissons mutants. Etrange...

"Dis-moi, Serge. Si les hommes de l'avenir les ont appelés ainsi, c'est parce qu'ils ont compris que c'est la radioactivité qui les a fait naître. Il n'y a pas d'autre explication.

- Sans doute, répondit Serge. Les pesk-kemmuz ont dû surgir dans les deux ou trois ans après la catastrophe. A cette époque-là, il y avait encore des gens qui connaissaient l'importance de la radioactivité. Ce sont eux qui ont inventé ce nom."

 

Dans la série, ce n'est vraiment pas un de mes romans préférés. Il est lourdement démonstratif, comme en témoignent les prologue et épilogue sous forme d'entretien-témoignage à la télé-réalité qui insistent sur le danger nucléaire et ses conséquences. Mais le noyau central est plus fin et plus subtil comme pour le rôle de Thibaut, lequel refuse de faire connaître à Benniged ce qu'il a vécu en changeant d'époque.     

 

Commentaires

Formidable roman qui nous transforme une histoire de Sf classique avec ses questions habituelles sur le futur et l'évolution de la société, ses moeurs (etc...) si l'action s'était seulement située à quelques dizaines de mètres de l'autre coté du dôme, en une espèce de néo-robinsonnade bretonneuse. C'était mon deuxième livre d'Ebly, après les martiens, et ce fut le dernier. Mes douze ans ne lui ont jamais pardonné...

Écrit par : Cinéraire | lundi, 25 juin 2007

rhooo... C'était un de mes préférés, à moi... Ambiance lourde, pluvieuse, grise, poisseuse... Et puis la révélation finale sur la nature de la "voûte", ça m'avait bluffé (mais je n'avais que 10 ans, j'avais tout à pardonner !)

Sinon, Dominique, tu aggraves ton cas. Tu seras lourdement châtié, je te l'ai déjà dit. Comment peux-tu affirmer que les poissons-mutants ne se diront pas "pesk-kemmuz" dans 5000 ans ? Si Ebly l'a dit, c'est vrai. Prosternons-nous.

Écrit par : LeChieur | mardi, 26 juin 2007

C'est un roman qui reste fortement ancré dans les débats de l'époque, d'où le côté un peu trop démonstratif du début et de la fin qui tranchent par rapport au reste de la série. Il faut rappeler que les premiers projets pour Plogoff datent de 75 et c'est le début des manifestations, le roman est édité en 76, Fournier publie sur le même thème et dans le même cadre son Ankou (à mon avis son meilleur album) en 77 mais dans Spirou en 76. On est en outre en plein renouveau celtique et la plupart des chanteurs de l'époque vont s'engager dans le combat écologique. Les histoires de mondes post-nucléaires sont nombreuses dans la BD de cette période, celles d'Auclair sont les plus connues, mais il y a aussi Crespin, Montellier, Pichard, et quelques autres que j'ai oubliés. Je pense que c'est un livre à part où Ebly confie surtout ses doutes de scientifique, Serge dit à la fin que c'est une sorte d'histoire en puzzle où il lui manque des pièces comme si Ebly n'avait pas su ou pas voulu donner une histoire complètement bouclée et fermée.

Écrit par : Dominique | mardi, 26 juin 2007

Certes, le thème était rabâché, mais justement, la vision qu'Ebly donne de la Bretagne post-atomique me paraissait (et me paraît toujours) un peu plus originale que la moyenne. On n'est pas dans un monde post-apocalyptique, juste dans une partie du monde qui a été isolée. La vraie vie est ailleurs, et on ne sait rien d'elle. C'est cela que je trouve fascinant.

Sinon, L'Ankou est aussi mon bouquin préféré de Fournier, de très loin, et je l'ai lu à la même époque avec une délectation différente, mais aussi intense.

Écrit par : LeChieur | mardi, 26 juin 2007

Le thème du monde à l'écart se retrouve souvent chez Ebly, que ce soit dans le Navire et ses vikings, la Ville et son univers médiéval, l'Île et ses Atlantes, le Matin des dinosaures qui sent son Conan Doyle. En fait, c'est une variation, mais traitée ici plus sur un mode heroic-fantasy (et beaucoup d'histoires post-atomiques ont ce genre de référence). Ce qui est nettement plus intéressant, c'est le thème de l'emprisonnement et de l'évasion chez Ebly. Il fonctionne à plusieurs niveaux dans ce roman puisque les personnages sont prisonniers du futur, les futurs Bretons sont eux-mêmes prisonniers de leur passé et de leur ignorance ou de leurs croyances, mais encore de la voûte comme sarcophage nucléaire. Il y a un thème platonicien derrière, ce bon vieux mythe de la caverne.

J'ai trouvé particulièrement révélateur ton récit de ta découverte d'Ebly : dans une situation d'emprisonnement où il fallait *passer* le temps. Cela m'a rappelé le passage où Jacques Vingtras raconte sa découverte de Robinson Crusoé dans l'Enfant (l'emprisonnement de Robinson renvoyant à celui de Jacques, mais le faisant aller dans un ailleurs). Or la structure des romans d'Ebly n'est jamais que ça : l'histoire bifurque, les héros sont prisonniers (que ce soit dans un monde parallèle, sur Mars, une autre époque), ils explorent pour savoir comment s'évader (sauf quand on leur a donné aussi la mission de faire s'évader un diamant ou Louis XVII afin de modifier l'histoire, mais pas trop). Il s'agit toujours d'histoires de prisonniers, Serge par exemple est prisonnier de l'esprit de son ancêtre viking sur le Navire ou bien de la mort de sa mère dans Pour sauver le diamant noir.

Or, cette structure narrative correspond exactement à la position du lecteur qui est dans l'attente d'une évasion (pas un hasard s'il a fait une série intitulée les Evadés du temps). Et c'est justement de la littérature d'évasion. Un peu comme quand Enid Blyton donne un fond assez terne à des vacances imprécises qui soudain changent parce qu'il se passe quelque chose de bizarre et qu'il faut tenter de comprendre le mystère en allant voir. Chez Blyton, c'est que se passe-t-il là-bas ou qui est ce personnage étrange ? (En général, c'est un mystère à deux balles, faux-monnayeur, gitan, escroc, contrebandier). Chez Ebly le moteur de l'action, c'est comment sortir et faire que tout revienne dans l'ordre ? La construction du texte renvoie le lecteur à sa propre situation. Mais moi j'étais déjà un peu trop âgé quand j'ai lu ce roman.

Écrit par : Dominique | mardi, 26 juin 2007

Les commentaires sont fermés.