dimanche, 24 juin 2007
Celui qui revoyait de loin
Je prends quelques extraits dans Celui qui revenait de loin.
Une heure plus tard, Raoul sortait de la chambre de Thibaut. Serge rôdait dans le couloir pour être le premier à lui parler.
"Qu'est-ce que ça a donné ? demanda-t-il.
- Pas fameux..." répondit Raoul.
Il semblait tout à fait découragé.
"Ce sera difficile, dit-il. Très difficile...
- Pourquoi ? demanda Serge.
- D'abord parce qu'il est très méfiant. Ensuite parce qu'on le comprend mal. Tu penses bien que la langue a changé, en huit cents ans...
- Ça passera, dit Serge. Tu t'habitueras et lui aussi.
- Possible", admit Raoul.
Ce premier extrait nous montre une des contradictions du roman : comment avait-on pu comprendre les paroles de Thibaut de Châlus avant ? Il s'exprimera ensuite dans un français parfaitement moderne du point de vue de la morphologie et de la syntaxe. En outre la prononciation était totalement différente. Or ce personnage provenait en outre d'un domaine de langue occitane en 1199.
Il y a une forme de naïveté au sujet de la prétendue particule :
"Qui es-tu ?"
C'était la première fois que Serge entendait sa voix. Une voix grave, hésitante, un peu lente.
"Je m'appelle Serge Daspremont."
Après quelques instants, Thibaut répéta :
"Serge..."
Serge comprit que son prénom était tout à fait nouveau pour lui, et il le répéta à son tour :
"Oui, Serge, c'est bien ça...
- Où se trouve Aspremont ?" demanda Thibaut.
Il y avait une nuance de respect dans sa voix. Serge devina qu'il avait compris "Serge d'Aspremont", et qu'il le croyait noble. Il sentit qu'il valait mieux ne pas le détromper.
"C'est en Provence."
Et c'est la première grosse couillonnerie du texte. Le nom de famille n'existait pas au Moyen Âge, mais aussi on pouvait se dire de tel lieu sans être forcément noble et donc on pouvait se dire de la fontaine si l'on habitait à côté d'une fontaine, tandis qu'un noble pouvait porter en fait un sobriquet comme Capet ou Martel. Cela se retrouve un peu plus loin lorsqu'il rencontre un auto-stoppeur :
"Je m'appelle Christian Vallières.
- Et moi Thibaut de Châlus."
Le garçon, qui ne s'attendait pas au petit "de", eut un mouvement de surprise, vite réprimé. Il eut un large sourire et tendit la main.
Je ne sais pas. Mais si je m'annonçais comme de Champignac, je crois que la plupart des gens penseraient que je vis simplement à Champignac...
On en arrive à la plus grande absurdité, mais qui n'est pas sans humour :
Avant que Christian ait eu le temps de placer un mot, Thibaut répondit :
"Certes oui, messire..."
L'homme ne montra aucune surprise, et les fit monter. Il avait sans doute compris "merci" au lieu de "messire"... Christian fut d'abord furieux. Pour lui, c'était un détour énorme. Cependant, il sut cacher sa mauvaise humeur pour réfléchir. ("Pourquoi tous ces mots d'ancien français ? pensa-t-il. Il vient d'ailleurs, c'est sûr. " Oui, mais d'où ? Christian chercha longtemps, puis une idée lui vint. "C'est un Canadien. Il n'y a qu'au Canada qu'on parle ainsi...") Si c'était vrai, tout s'expliquait.
Le problème, c'est que l'on n'usait pas de messire au XIIe s., même si sire existait déjà dans une partie de l'Occitanie sous forme de vocatif. On pouvait dire sire ou sieur ou sendre ou d'autres formes du temps de Thibaut, mais messire est une forme née à la Renaissance, et elle a évincé les autres formes affectives comme beau sire, doux sire, ou les formes différentes comme dam, dom. C'est un anachronisme total pour un jeune homme venu du Midi et du XIIe s. Mais la réflexion de Christian m'amuse...
19:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, jeunesse, sf, langue française



Commentaires
Je suis agréablement surprise de lire une remarque humoristique, et de plus in petto, dans un texte de SF.
Ecrit par : Alice M | dimanche, 24 juin 2007
Alice M > in petto, je ne sais pas, mais des remarques humoristiques, on en trouve à la pelle dans des milliers de textes de SF. Heureusement, d'ailleurs !
Dominique > C'est mal, c'est très mal, ce que tu fais là. Démolir l'oeuvre impérissable d'un grand auteur qui n'est plus tout jeune, c'est plus que mal, c'est vil. Ce texte est parfait. Il ne contient aucun anachronisme. "Messire" existait au XIIe siècle, et ce sont les lexicographes d'aujourd'hui qui se trompent. Idem pour les noms de famille, les historiens de cette époque ne sont qu'une bande d'incapables qui s'adonnent à la boisson. Seul Philippe Ebly ne peut pas se tromper.
Ecrit par : M. LeChieur | dimanche, 24 juin 2007
Des anarchistes de gauche et autres piliers de bistrots ont à l'époque proféré ce même genre d'inepties concernant le film "Les Visiteurs", soit disant que ce français-là n'aurait rien de médiéval.
C'est là faire preuve d'une bien vilaine jalousie que de remettre en question l'immense talent du grand, du génial Christian Clavier, lequel incarne à lui seul le rire sain de la droite française et du XVIe arrondissement, par opposition aux ricanements vils et fourbes de la gauche.
Je crois cependant savoir que le nouveau gouvernement planche déjà sur un projet de loi autorisant le trounage d'un 4e épisode des Visiteurs, que l'on attend de pied ferme (une petite retouche à la TVA est cependant nécessaire pour pouvoir se passer d'intermittents du spectacle et garder les artistes UMP).
Ecrit par : Ponte Facto | lundi, 25 juin 2007
Il y a pire... On a réussi à trouver des enseignants capables de pondre un dossier pédagogique sur ce film, je ne sais plus si c'est dans la NRP ou dans l'Ecole des lettres. Un bon point quand même pour Ebly : mis à part ce "messire" incongru, il ne tente pas de faire parler Thibaut en pseudo-ancien français. Il n'y a rien de pire que les romans historiques farcis de beaux damoiseaux et de gentes dames. Les dialogues sont une des plus grandes difficultés pour ce genre de texte, les romanciers sont souvent tentés de mettre des indices médiévaux avec quelques mots rituels (nenni, par exemple) mais cela sonne faux (un peu comme dans les péplums où l'on dit Ave au lieu de Salut ! ou Vale ! au lieu d'Adieu ou Au revoir ! et pendant tout ce temps, les personnages ont parlé en anglais, italien ou français, mais il fallait un signe de latin.)
Ecrit par : Dominique | lundi, 25 juin 2007
Ce que vous dites sur les peplums farcis d'Ave où l'on parle français ou autre est très vrai, cela dit, celui qui ne tomberait pas dans cette convention paserait malheureusement pour un âne au yeux du plus grand nombre. Un peu comme celui dont l'arme à feu ferait "pan" au lieu de "braoum !", comme si le moindre pistolet avait la puissance de feu d'une batterie de 150. De même, celui qui se permettrait de présenter l'espace dans son silence habituel passerait pour un niais, l'espace bruit de navettes sonores et d'explosions assourdissantes. Pardon, l'espace bruit de décibels, comme évoqué précédemment.
C'est aussi comme cela que l'on s'hébitue à voir des gens se relever après dix-sept coups de poing dans la figure, comme de simples personnages de dessins animés. Celui qui s'étale pour son compte dès la première baffe doit bluffer pour éviter les autres, c'est tout.
Ecrit par : Ignare | lundi, 25 juin 2007
C'est exact, il y aurait beaucoup à dire des bruitages dans les feuilletons radiophoniques ou les films. Le bruit du revolver n'est jamais le bruit d'une vraie arme à feu ! L'auditeur ou le spectateur serait surpris (à moins d'avoir été dans l'armée ou la police ou le banditisme), c'est presque toujours du son travaillé ou fabriqué pour faire comme si c'était l'idée que chacun se donne d'une détonation ou d'une fusillade. Je pense que si on donnait les sons bruts, on dirait que ce n'est pas vrai ou que l'on ne comprend rien ou que c'est trop fort. Il faut toujours travailler la matière pour faire croire à la réalité et les sons demeurent une matière comme les autres. Il y a néanmoins un autre problème dans les romans se situant à d'autres époques et notamment dans le cadre du roman historique : comment faire en sorte que le lecteur se place à l'époque choisie même s'il n'en connaît pas tous les codes ? On ne peut pas dépayser totalement (Rohmer l'a fait dans son Perceval, entreprise impossible à mon avis et échec cinématographique), donc on donne des indices faute de mieux, ou bien on tente de mélanger les langues.
Ecrit par : Dominique | lundi, 25 juin 2007
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