samedi, 28 avril 2007

De l'imbécillité des réglements scolaires

Mon histoire de porte-plumes m'a fait penser à ce que je peux observer en milieu scolaire aujourd'hui.

Quand j'étais enfant, on n'hésitait pas à demander aux élèves d'apporter des instruments fort dangereux à l'école : compas, cutters (ou plutôt tranchets), ciseaux à bouts pointus, aiguilles à coudre ou à tricoter pour les filles et opinels ou canifs pour les garçons. Sans compter le fait que l'on nous demandait de manier le scalpel sur la souris ou la grenouille afin de voir qu'elle n'a plus de réaction au toucher. Nous vivions au milieu d'un danger permanent, mais nous n'en avions pas plus conscience que nos maîtres, ou plutôt si : nous savions que le danger existe, mais que vouloir bannir tout danger à tout prix est une illusion, une pure vue de l'esprit. On peut multiplier les lois : cela ne sert à rien si derrière il n'y a personne.

Quand j'ai commencé dans l'enseignement il y a une vingtaine d'années, j'ai eu la joie de me pencher sur la rédaction de réglements scolaires. Ils faisaient deux pages à l'époque. Maintenant, j'en trouve de plus de vingt ou trente pages. C'est arrivé à un tel point que l'on nomme maintenant dans certains établissements des commissions spéciales pour élaborer des réglements light ou rédigés en langage à peu près accessible aux enfants (mais aussi aux parents qui ne comprennent pas plus parce que tous les attendus juridiques leur sont inconnus) 

Lorsqu'on regarde ces réglements, ils sont tous plus bouffons les uns que les autres. Un principal va interdire l'usage des stylos à billes parce que l'on grave sur les tables en contreplaqué. Un autre aura l'obsession des blancs pour effacer parce que des élèves dégradent les tables ainsi (et j'ai dû parfois fournir mon tube, mon pot ou mon ruban déroulant aux élèves). Un autre encore aura la fixette sur les ciseaux et exigera des ciseaux à bouts ronds d'une longueur maximale de 6 cm, ce qui veut dire que ces ciseaux couperont mal et se casseront en un ou deux mois. Un autre bannira les feutres fluo parce qu'il y a vraiment trop d'inscriptions sur les murs et les portes, comme si cela n'avait pas existé il y a cinquante ans.  Un encore proscrira les compas et fera voter un crédit spécial pour que l'on achète des compas en plastique pour les enseignants de maths. Un ne voudra aucune présence de règles dans la trousse des élèves parce qu'ils vont jouer aux chevaliers ensemble.

Je lis, je vois, j'observe tous ces différents réglements délirants. Et puis je me dis que les délégués de parents d'élèves, de personnels, de collectivités locales sont tombés sur la tête. Parce que lorsque l'on est dans la salle de classe, l'élève peut parfaitement vous dire qu'il a le droit de garder son i-pod, son téléphone portable, sa Wii, son nunchaku, son sabre d'aïki-do, sa kalachnikov, son bazooka, son missile nucléaire... Ce n'était pas prévu dans le réglement. Ah ben ! on fait un article contre les casquettes en classe, donc on va garder un chapeau melon ou un haut-de-forme et on ne pourra rien nous dire. Les inventaires à la Prévert des réglements ne montrent qu'une chose : l'absurdité de vouloir tout prévoir et tout prévenir sans que le cadre soit défini. En voulant mutlitplier les lois particulières au cas par cas, on fait en sorte qu'il n'y ait plus de loi... Et alors ? Ben... il faut revenir aux principes de base, l'école est d'abord un lieu pour apprendre et surtout pas un lieu de violence.

Qu'est-ce qui importe ? Des idées, des valeurs, des principes. Cela porte un nom : c'est la morale. Et pour qu'il y ait une morale, il faut encore que l'on sache d'où on vient et où va, ce que l'on peut transmettre et ce que l'on peut attendre. La morale n'est pas un catéchisme que l'on débite en récitant de manière monocorde (je vous narrerai prochainement une conférence Powerpoint de prétendue éducation civique), cela se vit en voyant les personnes qui sont en face de vous et il nest pas question de charisme ou d'autorité naturelle : c'est juste le fait de savoir dans quel cadre on veut travailler ensemble et pourquoi ou comment. L'éducation civique ou la lecture des réglements, cela ne sert strictement à rien lorsque cela n'est pas vécu ou pensé par ceux qui veulent les délivrer. Fadaises, bêtises et balivernes.

Commentaires

J'aime bien le règlement qui interdit les casquettes. C'est clair, ça change tout...

J'interviens de temps en temps dans des écoles... En ce moment, je co-anime un atelier slam dans un lycée professionnel, du haut de mes trente ans, j'ai quand même une tête de gamin et on me prend pour un éléve. Je longe un couloir pour me rendre à l'atelier et j'entends "Casquette !" C'est un peu ésotérique, pas franchement poli. Comme j'ai pas trois heures devant moi, que lever le quiproquo et amorcer un débat sur le port de la casquette serait un peu long, j'enlève l'objet du délit et le remets cinq mètres plus loin. Je fais mon atelier la casquette sur la tête.

Le seul autre endroit où on me force à enlever ma casquette, c'est les bars de nuit qu'ont trouvé que ce moyen pour refuser "la racaille" sans avoir à expliquer qu'il faudrait pas trop d'arabes de quartiers dans la soirée. C'est un racisme déguisé doublé d'une mesure de contrôle social. J'ai du mal à ne pas faire le lien avec l'école, même si je suis parfaitement conscient des questions de politesse.

Ecrit par : LOBO | samedi, 28 avril 2007

Pfff... Je me suis retrouvé dans une situation très compliquée quand j'étais en stage : j'avais une élève voilée jusqu'au menton. Mon maître de stage était un ponte socialiste et protestant local. Il assurait devant ses copains de la FEN qu'il n'y avait pas de voiles dans son établissement alors qu'il venait dans ma classe et que cette élève se promenait dans les couloirs avec son voile, on était en plein débat sur le voile alors. Mais cette élève m'a demandé d'étudier des textes de Pascal, de Voltaire et de Diderot, en citant explicitement les passages qu'elle voulait étudier et elle a fait en partie mon programme. Je ne lui ai pas demandé de retirer son voile (alors que j'aurais demandé à un petit idiot provocateur de cinquième d'enlever sa casquette). Cela m'aurait paru crétin de me focaliser sur son voile et d'exiger qu'elle l'enlève alors qu'elle avait une autre demande et que je ne pouvais pas être le propriétaire de son âme.

Ecrit par : Dominique | samedi, 28 avril 2007

"Cela m'aurait paru crétin de me focaliser sur son voile et d'exiger qu'elle l'enlève alors qu'elle avait une autre demande et que je ne pouvais pas être le propriétaire de son âme."

Je ne comprends pas cette phrase : une "autre" demande ? vous voulez dire qu'à une élève voilée, qui n'aurait rien demandé, qui n'aurait pas eu cette curiosité pour Pascal et Voltaire, vous auriez demandé d'enlever le voile ? et demander d'enlever le voile, est-ce "être propriétaire" de *l'âme* de qui que ce soit ?

Ecrit par : Alice M | samedi, 28 avril 2007

Elle avait envie de réfléchir sur quelques textes français fondamentaux et en plus pas spécialement gentils pour la religion (parce que même Pascal, ce n'est pas ce qu'on fait de mieux en faveur des curés). Est-ce que je devais le lui refuser sous le prétexte qu'elle était voilée ? Je pense qu'elle voulait réfléchir et que son voile était un temps d'attente, pas d'enfermement. Juste une adolescente.

Ecrit par : Dominique | samedi, 28 avril 2007

D'accord avec l'absurdité des listes à la Prévert d'interdictions de toutes sortes : on oublie toujours le raton laveur.
Et les réglements sont appliqués de façon absurde parfois.
Ma fille, il y a trois ans, au lycée, s'est vu interpellée par le Proviseur, lui demandant d'enlever "ça" (en montrant sa tête). Ne sachant que faire, ma fille a ôté son bandeau ; elle a les cheveux bouclés et quand ils sont trop rebelles elle met un bandeau pour les retenir. Puis, quelques mètres plus loin, furieuse d'avoir obéi, elle l'a remis. Le soir elle m'a raconté la scène. Il y avait justement une réunio parents-proviseur le soir-même. J'ai demandé pourquoi on avait fait retirer à ma fille son bandeau (elle est d'origine brésilienne, donc bronzée), demandant si cela avait été considéré comme un voile musulman. Gros embarras de l'administration, excuses (s'excuser d'avoir pris quelqu'un pour un musulman !). Puis le proviseur adjoint a eu une idée pour tirer sa chef de cette situation : une ligne du réglement indiquait que les couvre-chefs sont interdits dans les bâtiments (pour lutter contre le port de la casquette). Donc ma fille devait bien enlever son bandeau.
Quand j'ai demandé si elle avait le droit de porter une barrette pour tenir ses cheveux, j'ai senti que j'énervais...

Ecrit par : clairon | dimanche, 29 avril 2007

Dominique :
"Elle avait envie de réfléchir sur quelques textes français fondamentaux et en plus pas spécialement gentils pour la religion (parce que même Pascal, ce n'est pas ce qu'on fait de mieux en faveur des curés). Est-ce que je devais le lui refuser sous le prétexte qu'elle était voilée ?"

Mais certainement pas, ce n'est pas ce que je suggérais. je m'interrogeais sur votre phrase qui parlait de la propriété de l'âme de quelqu'un et de la pertinence ou non de faire enlever le voile.

Ecrit par : Alice M | dimanche, 29 avril 2007

Tiens, à propos de danger... Il y avait aussi souvent des poêles à bois ou à charbon dans la classe. Mon grand-père instituteur, dans les années 50, devait souvent "gérer" de grands garçons de 14 ans du genre robuste et agité, qui aidaient aux champs avant de passer directement de l'école à la vie active. (Ils n'étaient pas en retard, c'était avant le collège unique et la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans, la plupart des élèves allaient jusqu'au certificat d'études, à 14 ans, et basta.) Pour les "calmer", l'une de ses punition était de leur faire couper des buches pour le poêle de l'école. Tant de buches pour avoir parlé en classe, tant pour avoir lancé des boulettes de papier, etc.

Ecrit par : Irène | dimanche, 29 avril 2007

L'histoire des bûches est plaisante, même si l'idée de mettre des haches dans les mains de garçons turbulents n'aurait probablement pas de succès aujourd'hui. Mais sauriez-vous dire à qui il revenait, normalement, de fendre ces bûches ? A votre grand-père ? A un concierge ?...

Ecrit par : Pierre Enckell | dimanche, 29 avril 2007

Tiens, l'histoire du poêle à charbon me fait penser que je pourrais donner prochainement du Henri Thomas (un auteur avec lequel j'ai quelques liens).

Ecrit par : Dominique | dimanche, 29 avril 2007

@ Pierre : Hélas, je ne sais pas à qui il revenait normalement de fendre les buches. Mais en effet, c'est le genre de choses qui n'aurait pas beaucoup de succès aujourd'hui ! Encore moins que les ciseaux à bout pointu ou les compas.

Ecrit par : Irène | dimanche, 29 avril 2007

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