vendredi, 27 avril 2007

L'héritage de mai 68

Je suis le premier élève de mon école à avoir abandonné le porte-plume, pendant deux ou trois ans j'ai été une sorte d'original. Comment cela s'est-il passé ? Cela ne s'est pas déroulé sans drame et je crois avoir fait mon petit mai 68 à moi tout seul, même si j'étais en culottes courtes comme le Petit Nicolas. J'ose dire que l'on n'a pas fini de voir combien mai 68 a été néfaste pour l'école, la transmission des connaissances, la vie politique, la vie tout court... Il se pourrait même que le péché originel d'Adam et Ève soit dû à mai 68...   

Le rituel était immuable en début de cours : notre instituteur en blouse grise versait au fur et à mesure de l'encre dans les encriers en porcelaine de nos pupitres. Ce faisant, il vérifiait le matériel : les différents tampons, les buvards, les gommes, les plumes de taille différente. Et puis nous devions tous nous appliquer à recopier ce qu'il avait écrit. Mais moi, je ne savais pas très bien me servir d'un porte-plume. Alors, je tentais d'abord d'enlever le plus possible d'encre sur les tampons, mais malheur ! je faisais quand même des pâtés énormes. Alors je grattais, grattais, grattais de la gomme à encre puis de la plume sèche jusqu'à voir l'autre page...

Mon instituteur a dit ensuite à ma mère que j'étais son plus grand échec pédagogique et que j'avais mis en cause ses méthodes. Il lui a demandé alors de me confier plutôt un stylo. Et je me suis retrouvé avec d'abord un stylo-feutre, puis un stylo-plume Parker et Waterman ensuite, comme on en voyait dans les pubs pleine page des illustrés pour la jeunesse.

Il y avait une raison : je n'arrêtais pas de faire des pâtés, mais en secouant ma plume je salissais aussi mes mains, mon visage, et puis mes camarades à côté. C'était un défilé infernal auprès de l'évier en fond de classe. Et puis surtout... j'avais lancé l'engin maudit en l'air et il s'était planté dans le tableau noir. C'était un geste de révolte brute contre l'absurdité que l'on me faisait subir. Il n'avait pas envie de se voir percer le bidon s'il continuait ainsi. Alors, un feutre, ce serait mieux pour cet enfant si sensible. En outre, il ne pouvait pas dire que je ne maîtrisais pas l'écriture puisque je me débrouillais très bien au crayon, cela aurait été la démonstration de l'absurdité de sa méthode...

L'année où je suis entré en collège, j'ai vu disparaître tout d'un coup tous les encriers et tous les porte-plumes : certains avaient des stylos billes, d'autres à plume ou en feutre, mais aucun ne venait avec son encrier et son porte-plume. Le système n'existait en fait que pour manifester une sorte de semblant d'autorité et il s'effondrait de lui-même dès lors qu'il y avait plusieurs enseignants et non un seul qui voudrait tout surveiller. Mon éducation politique commence là.

Commentaires

On apprenait le maniement du porte-plume pour ne plus l'utiliser ensuite ? Édifiant. À titre d'anecdote : je suis moi-même de la génération suivante, qui a connu l'école dans les années suivant de près 1968. L'école primaire nous a appris à écrire avec un crayon, des feutres ou des stylobilles, mais il y a eu quelques séances de maniement du porte-plume et de la plume sergent-major, ça et là, à titre d'exercice. Je n'étais pas mauvaise à ce petit jeu (comme en dessin-peinture, d'ailleurs), mais c'était bien plus de travail qu'avec un stylo, évidemment.

Écrit par : Irène | samedi, 28 avril 2007

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