dimanche, 18 février 2007

Le totalitarisme selon Duhamel

L'affaire de la suspension d'Alain Duhamel par France2 et par RTL est profondément ridicule, grotesque et hypocrite. Cela a été dit par Schneidermann, Maître Eolas, Laurent Gloaguen, sans doute encore bien d'autres. Que l'on se scandalise de voir le principal éditorialiste français déclarer qu'il aime bien Bayrou et qu'il votera pour lui est d'une belle tartufferie quand on pense aux accords tacites et implicites qui existent entre un candidat et puis les dirigeants financiers ou éditoriaux de télévisions, de radios, de journaux... Oui, mais... il n'aurait pas dû le dire, il doit être neutre. La belle affaire ! Qui ne se doutait pas que Duhamel était d'un centrisme parfait ? Ses textes sont un jardin à la française avec toujours un bel effet de symétrie, deux parties, deux sous-parties, et même le petit buisson d'épines semé là ne dérange pas le bel ordonnancement de sa démonstration qui se conclut toujours par une sorte d'échappée vers la brume de l'Europe ou de l'équilibre budgétaire... Le journaliste asexué (pour reprendre ce belgicisme), cela n'existe pas et je trouve sain, honnête, nécessaire que Duhamel assume son orientation (modérée, très modérée, mi-chèvre, mi-chou, mais bien réelle). En outre, faut-il préciser qu'il avait glissé cette confidence comme une forme de concession, juste avant de critiquer la manière dont la campagne pour le oui au référendum européen avait été menée (ben oui... même Duhamel peut tenir des propos sensés au sujet de cette campagne où les partisans du oui ont péché par leur suffisance, leur indifférence et leur absence d'écoute).

 J'en viens à l'essentiel, ce qui précédait n'était que les nems d'entrée. La réaction de Duhamel à son éviction est assez sidérante de la part d'un homme qui soupèse d'habitude ses arguments dans une petite cuiller et à servir des tisanes d'une eau tiédasse et vaguement colorée :

 Il s'est déclaré choqué par le fait que "des propos privés se retrouvent en public", assurant qu'il ignorait être filmé. Il a également dénoncé "l'effet d'internet", qui est "à la fois émancipateur" et "totalitaire", parce qu'il y a "un effet de choc gigantesque".


Voyons, Alain, il est vrai que ce qui est choquant, c'est d'être filmé à son insu et puis que cette image soit diffusée sans son autorisation, mais en réalité cela a été mis d'abord en ligne par les jeunes UDF de Sciences-Po, là où tu officies justement. Ce sont tes élèves, ta famille... Mais je crois que ton fameux goût pour l'équilibre parfait te fait mettre en balance des choses qui ne conviennent pas. Ce n'est pas toi qui es victime du totalitarisme : ce sont les internautes chinois qui se retrouvent en prison, iraniens qui ne peuvent s'informer, tunisiens qui sont espionnés ! Ce n'est pas toi qui es victime de mesures disciplinaires visant à empêcher toute expression publique : c'est Garfieldd  le proviseur, c'est Bereno l'inspecteur du travail, c'est Thomas le policier, c'est Le Prof de ZEP. Et dans ces derniers cas, cela se passe en France. Tu conserves tous tes éditoriaux dans la presse écrite, tu peux même ouvrir ton blogue (ah ! non ! tu écris toujours à la plume...), tu n'es pas licencié et ton directeur général de frère conserve toujours ta place au chaud sur France2...

Les mots ont un sens : Internet n'est pas une démocratie formelle, mais ce n'est pas non plus un état totalitaire. Le totalitarisme, il se produit en Corée, en Libye, à Cuba. Il n'y a pas beaucoup d'internautes dans ces pays et ils sont sous surveillance. Cela signifie des prisons, des exils, des exécutions capitales. Où est le problème ? Il réside dans le fait qu'un propos tenu dans un cercle privé se retrouve sur la place publique, mais cela arrive aussi pour toutes les petites confidences et les propos off qui font les choux gras des entrefilets de la presse écrite, voire de la radio ou de la télévision. Le voyeurisme est général et il existe un mythe de la transparence absolue, comme le notait justement Kundera. Mais alors ? Pourquoi Internet serait-il totalitaire ? Parce que tous les propos pourraient être diffusés, relayés et reliés de manière simple, sans remuer des tonnes d'archives en bandes magnétiques ou en papier ? Ou bien plutôt dans la perception que certains ont d'un prétendu scandale sur Internet qui prend pour eux une proportion absolument sans aucun rapport avec les faits. Un texte anodin sur papier prend une dimension d'affaire criminelle ou d'État si c'est diffusé sur Internet, et les personnes extérieures voient là quelque chose qui menacerait tout l'ordre établi. Ce n'est pas Internet qui est totalitaire (sauf dans le sens où il a vocation à tout relier), ce sont les dirigeants, les cadres, les autorités qui ont une vision terrifiante d'Internet et qui lui attribue un pouvoir qui n'est pas le sien, car mmmh... c'est d'abord lorsque la presse traditionnelle commence à reproduire ce qui se trouve sur la Toile que les choses commencent à sentir un peu le roussi et ce fut bien le cas pour Duhamel. Mais on peut aussi s'interroger sur la panique qui saisit tous les responsables lorsque quelque chose se trouve sur la Toile, comme s'ils n'avaient pas encore vraiment pris la juste mesure des choses. On est dans l'excès à chaque fois.

Ce qui manque dans cette déclaration, c'est une mise en perspective des problèmes, une dialectique (oui, je sais que ce mot marxiste fait peur à Duhamel). Ce qui est faux, c'est d'attribuer un pouvoir à la Toile. Ce qui est outrancier et donc dénué de sens, c'est de parler de système totalitaire. La dictature d'une prétendue transparence ou d'une totale authenticité n'est pas le fait d'Internet, mais de la société dans laquelle nous vivons, et cette société est aussi construite par les médias traditionnels qui se complaisent en petites phrases, relevés de perles, indiscrétions, sous-entendus, scoops, confidences. Oui, ce n'est pas beau, mais on est encore loin d'un véritable totalitarisme qui empêcherait tout droit à la parole. C'est une situation contradictoire, fausse et contraignante, mais ce n'est pas le Goulag ou un Stalag.

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