samedi, 10 février 2007
Comme un grand couteau (2)
Le bruit de l'eau remplissant le réservoir du W.C. ne s'arrêtait pratiquement pas et moi, j'eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de faire l'amour avec. Je ne voulais pas de sa tendresse. Je voulais poser brutalement la main sur son visage et, en un seul instant, la prendre tout entière, avec toutes ses contradictions si intolérablement excitantes : avec sa robe impeccable comme avec sa raison et sa peur, avec sa fierté et son malheur. J'avais l'impression que toutes ces contradictions recelaient sa substance : ce trésor, cette pépite d'or, ce diamant caché dans les profondeurs. Je voulais le posséder, en une seule seconde, autant avec sa merde qu'avec son indicible âme.
Mais je voyais ces deux yeux qui me fixaient, pleins d'angoisse (deux yeux angoissés dans un visage insoutenable) et plus ces yeux étaient angoissés, plus mon désir devenait absurde, stupide, scandaleux, incompréhensible et impossible à réaliser.
Déplacé et injustifiable, ce désir n'en était pas moins réel. Je ne saurais le renier – et quand je regarde les portraits triptyques de Francis Bacon, c'est comme si je me souvenais. Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s'emparer de sa substance, de ce diamant caché dans les profondeurs. Certes nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose – mais quoiqu'il en soit, en chacun de nous il y a ce geste brutal qui cherche à soulever le visage de l'autre, dans l'espoir de trouver en lui, et derrière lui, quelque chose qui s'y est caché.
Milan Kundera
19:45 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : art, arts, peinture, bacon, kundera, littérature, écriture



Commentaires
Maintenant que la deuxième partie du texte est dévoilée, il me plaît moins. Il me semble que l'auteur transforme un désir sexuel en généralisation philosophique. Non, il n'y a pas "en chacun de nous ce geste brutal qui cherche à soulever le visage de l'autre". Non, il n'y a pas en chacun de nous un violeur potentiel.
Ecrit par : Alice M. | samedi, 10 février 2007
Très juste, Alice.
Ecrit par : Frédérique | samedi, 10 février 2007
Mais voir l'autre, cela peut supposer à la fois le regard consenti comme le regard subi. En revanche, le texte de Kundera renvoie à ce qu'il peut écrire dans l'Insoutenable, etc. : la nudité des corps dans les magazines people de l'ouest était exactement la même chose que la nudité des âmes dans les prisons de l'est. Une police photographique contre une autre. Et il pose la question dans les dernières lignes de son livre au sujet d'un camp naturiste : est-ce que la vérité des êtres réside dans leurs organes qui regardent le sol ? Ce sont des questions, pas des affirmations. Pour moi, la transparence n'est pas un absolu et elle peut être fausse, illusoire, imparfaite, mais il ne faut pas s'abstenir de poser la question de la transparence. La vérité philosophique ne se formule pas en anathèmes ou en rejets, elle se formule en enjeux, concepts, mots définis. Il est faux de dire que Kundera voit en chacun de nous un violeur au sens propre, mais Kundera dit que nos attitudes dans la vie quotidienne peuvent être une forme de viol et que nous ne désirons en fait que ce que nous ignorons surtout. C'est l'absence de savoir et le désir de combler cette absence soudain révélée qui conduisent à la violence, pas le fait de désirer comme ça in abstracto de manière impulsive et brutale. Le désir de savoir engendre la violence et il révèle autre chose que ce qu'il aurait voulu transmettre. Le texte de Kundera est encore plus profond que cela, je m'arrête, mais je suis persuadé qu'il est dans la plus pure lignée des Lumières. Il est déjà dérangeant, exactement comme les tableaux de Bacon, il m'a profondément dérangé quand je l'ai lu, et puis je pense que je l'ai un peu ingurgité afin d'en tirer une leçon.
Ecrit par : Dominique | samedi, 10 février 2007
Dominique : "Ce sont des questions, pas des affirmations. "
J'ai lu une affirmation quand il dit :"mais quoiqu'il en soit, en chacun de nous il y a ce geste brutal qui cherche à soulever le visage de l'autre,". C'est cette affirmation qui me dérange.
Dominique :"Le désir de savoir engendre la violence et il révèle autre chose que ce qu'il aurait voulu transmettre."
Je l'ai souvent remarqué, oui. Mais ce n'est pas toujours le cas. Le désir de savoir peut s'accompagner de respect, de délicatesse, d'humanité, de pudeur, de silence. Et d'ignorance, aussi. C'est d'ailleurs l'un des derniers livres de Kundera.
Ecrit par : Alice M. | samedi, 10 février 2007
Reportez-vous au Château de ma mère, Pagnol dit exactement la même chose, mais en termes combien plus acceptables pour des écoliers. Oui, la transgression est un fait universel et son interdit aussi. Nous avons tous envie de savoir ce qu'il y a derrière le mur. Et si nous ne le faisions pas, nous ne serions pas hommes, car l'homme est né du voyage depuis un pays lointain. Oui, il faut poser des interdits afin de marquer ce qui est sacré et ce qui ne l'est pas, mais non il ne faut pas croire que poser la question de la révélation de la chose interdite serait la pire des indécences, et comme un vrai acte de barbarie commis dans la chair alors qu'il y a métaphore. Vous raisonnez là comme un imam intégriste et pas en voyant l'image lexixale pour ce qu'elle est. Or Kundera nous interroge d'abord sur le sens que nous accordons aux images visuelles ou lexicales. Et en cela il nous dit grâce à nos propres erreurs que nous nous trompons dans nos visions de l'autre et que nous révélons une part insoupçonnée de nous que l'autobiographie n'aurait jamais su rendre. Et c'est en cela que Kundera est un philosophe, par le pouvoir de la fable, de la fiction, de l'histoire, de la parole vraie et fausse à la fois, plus philosophe que tous les faux prophètes qui clament dans des tribunes à la télévision, à la radio, dans les journaux. Il nous demande simplement de nous interroger sur ce que nous sommes et pourquoi nous agissons ainsi, il ne donne pas les causes et les conséquences, il pose une question simple : pourquoi désire-t-on ? Et comme il n'y a aucune connaissance sans désir, tout doit découler de cette chaîne, exactement comme l'eau dans la cuvette des WC.
Ecrit par : Dominique | samedi, 10 février 2007
Dominique : " Vous raisonnez là comme un imam intégriste et pas en voyant l'image lexixale pour ce qu'elle est".
J'ai vu l'image lexicale, mais pas comme vous, différemment de vous, autrement que vous, loin de vous. Cela fait-il de moi un immam intégriste ?
Ecrit par : Alice M. | samedi, 10 février 2007
Je vous aurais réduite à une parole isolée et vous vous servez de mon propos sur cette parole comme si j'avais parlé d'identité absolue et non d'équivalence pour une proposition qui définirait votre situation de locutrice. C'est ce que l'on nomme un abus de langage. Les imams intégristes ne raisonnent pas très différemment, les rabbins talmudistes (ou les pères des conciles, les pasteurs œcuméniques) sont nettement plus subtils. Vous pouvez renvoyer à l'image que cela vous a évoqué : elle n'existera pas tant que vous ne l'aurez nommée et désignée. Vous renvoyez au néant parce que vous n'avez pas dit la chose et fait le lien explicite avec le propos de Kundera. Si c'est la violence intrinsèque de la vie et de toute création qui vous dérange, dites-le, mais ce n'est pas parce que l'on constate la violence qu'on désire la partager. Le constat n'est pas une conclusion. Nous sommes dans les erreurs philosophiques.
Ecrit par : Dominique | samedi, 10 février 2007
Je sais bien que vous n'avez pas parlé "d'identité absolue" mais de ma situation de locutrice. Cela ne m'empêche pas de trouver ce propos exaggéré et blessant, malgré tout.
Quant à ce qui me gêne vraiment dans ce texte, je n'ai aucune envie de l'exprimer en public.
Ecrit par : Alice M. | samedi, 10 février 2007
Et quel est le lien clair et explicite envers le fait de dire que la révélation d'un être dans sa totalité est considérée comme un acte violent ? Quel est le lien envers le fait que Kundera cautionnerait ce genre d'actes de violences envers des personnes ? Quel est le lien où Kundera estimerait que la nature doit nous conduire à être violent ? Quel est le lien où Kundera dirait que la violence est l'origine du monde ? J'enchaîne les conséquences possibles à partir de vos présupposés, mais je crois que vous avez posé la question dans les pires termes qui soient. Et pourtant chacune de ces conséquences découlent de votre première formulation. Je dis simplement que vous n'avez pas posé la question, mais une autre qui est accessoire (pas facultative, mais secondaire par rapport à la première question). Vous répondez donc à côté comme me disaient mes profs de lycée. Et justement si vous vous déplaciez un peu à côté, vous verriez que tout ne se réduit pas. Vous placez aussi les choses dans le désordre sans voir comment elles se rapportent les unes aux autres? Vous ne répondez pas à la question posée : qu'est-ce qui fait naitre le désir et donc le savoir ? La violence selon vous ? Et ce serait sa légitimation ? Mais relisez. La question est une question.
Ecrit par : Dominique | dimanche, 11 février 2007
Le désir sexuel et le désir de connaître ne sont pas de même nature, les lier si étroitement comme si c'était le cas, comme si cela allait de soi, crée un fossé de mots. Le désir de savoir ce qui se passe derrière la porte n'est pas non plus le désir universel que vous dites, parce qu'il se heurte à son contraire, la volonté farouche de ne pas savoir.
Enfin, je ne prétends pas tout comprendre ni que ma lecture est la bonne, il se peut que je réponde "dans le désordre" et "à côté", et même que je ne réponde pas du tout à la question. Elle n'est pas seulement une question pour moi, car les termes de la question, la façon de la poser font aussi partie de la question. Mais il se peut que je n'aie rien compris du tout.
Ecrit par : Alice M. | dimanche, 11 février 2007
Regardons le texte comme une fable et non comme un témoignage, un récit autobiographique avec une garantie d'authenticité. Qu'est-ce qui est raconté ? Une révélation de la vérité. La femme a menti aux policiers et il faut que son mensonge corresponde à celui du narrateur. D'une certaine manière, on a violé sa conscience. Elle a caché son être jusque-là, mais devant le narrateur cet être apparaît à la fois par la peur et par les fonctions physiologiques. Mais en retour le narrateur voit apparaître aussi son être dans sa vérité qui est scandaleuse (le mot est écrit) et indécente, exactement comme en miroir de la femme en face de lui. Et cette vérité est celle d'un désir de possession (non d'amour) et de violence. C'est aussi le double de ce qui s'est déroulé durant l'interrogatoire. Le narrateur vit dans un double mensonge, celui qu'il doit afficher envers les policiers, et puis un mensonge plus fondamental car la société dans laquelle il vit fait de chacun le policier de l'autre. Et l'indécence elle est là.
Ecrit par : Dominique | dimanche, 11 février 2007
" Mais en retour le narrateur voit apparaître aussi son être dans sa vérité qui est scandaleuse (le mot est écrit) et indécente, exactement comme en miroir de la femme en face de lui. Et cette vérité est celle d'un désir de possession (non d'amour) et de violence. C'est aussi le double de ce qui s'est déroulé durant l'interrogatoire"
C'est cela que je ne comprends pas : pourquoi ce double ? pourquoi un désir de possession à un moment de vulnérabilité extrême, c'est tellement inhumain, d'une cruauté inouïe, inimaginable, hors de portée pour moi, un "fossé de mots".
Ecrit par : Alice M. | dimanche, 11 février 2007
Kundera parle de Bacon qui est un peintre de l'impudeur et de la cruauté avec ses corps écorchés et sanguinolants. Je n'aime pas Bacon, je ne recherche pas du tout sa peinture, mais je reconnais que c'est l'un des peintres les plus dérangeants, perturbateurs qui soient. Un de ceux sur lesquels le regard devient vite insoutenable. Kundera a traduit par un équivalent narratif ce qui est en jeu dans la peinture de Bacon, laquelle suscite le plus souvent dégoût et rejet. Bacon n'est pas du tout ma tasse de thé, mais bon... il existe et je ne le considère pas comme un peintre mineur ou un imposteur.
Ecrit par : Dominique | dimanche, 11 février 2007
Ce texte me dérange bien plus que les toiles de Bacon, il va au delà : on a eu le temps d'approcher un peu la jeune fille, on a eu le temps, en quelques lignes, de s'imaginer son histoire, de ressentir sa peur, son drame, et la cruauté survient au moment le plus sensible, le plus vulnérable, au point de brisure.
Mais j'avais perdu de vue l'idée de la traduction, vous avez remis le texte en contexte.
Dans la peinture de Bacon, ce qui est en jeu, pour moi, c'est le mystère de la chair et du sang, de la vie sous la peau, il rend visible la matière vivante invisible, et nous la jette dans les yeux. La cruauté est là aussi, on pense à une boucherie, mais il n'y a pas (ou du moins ne l'ai-je jamais vu) cette concommitance, la violence qui survient*au coeur* de la fragilité, de l'angoisse éperdue.
Ecrit par : Alice M. | dimanche, 11 février 2007
Ce que dit Kundera est obscène et c'est volontaire, mais ce n'est pas une confession ou un aveu personnel : il s'agit pour lui de figurer l'obscénité comme telle, comme obscénité pure. Entre le geste de cacher et le geste d'exhiber, il y a un lien. Rappelez-vous la fin de l'Insoutenable légèreté où il rapproche la dictature occidentale des images people, de la transparence totale, du corps dénudé sous le regard de tous, et puis d'autre part la dictature soviétique qui contraint les gens à cacher leurs mots, leurs pensées, leurs gestes sous peine de finir en prison, en exil ou dans une tombe. Et que dit-il ? Que cette femme qui était jusqu'alors à l'écart et sans aucun dévoilement est soudain coupée en deux. Cette schize est aussi celle du sexe qui est ce qui sépare, coupe, sectionne selon son étymologie. Et il lie précisément la possession sexuelle et le pouvoir politique sur les êtres, leur langage, leur façon d'agir dans la vie courante, il pose la question de la jouissance du pouvoir, de la tyrannie comme plaisir, et encore de la dénaturation parce que cette femme a menti, s'est révélée, tente de transformer la réalité pour qu'elle corresponde à son mensonge. C'est un texte qui choque et il m'avait choqué aussi, c'est pourquoi je l'avais volontairement coupé, mais c'est un texte politique et esthétique sur le sens que nous accordons aux autres et surtout à leurs images, à leurs représentations. Et s'il dérange, c'est qu'il a atteint son but. La littérature, ce n'est pas toujours fait pour sublimer, rassurer ou rendre plus paisible le cours du temps selon les mots de Borges. C'est aussi ce qui inquiète ou qui révolte.
Ecrit par : Dominique | dimanche, 11 février 2007
Quand je lis votre analyse, je me dis que le lecteur est vraiment un créateur aussi. J'ai souvent eu cette impression en fac, que les analyses étaient plus intéressantes que les textes eux-mêmes... je me dis aussi que la littérature s'inscrit dans le temps. On découvre un texte peu à peu (ici en deux parties), et il peut y avoir simultanéité, antériorité, on peut réorganiser le temps. C'est beaucoup moins le cas face à un tableau... devant certains tableaux de Bruegel l'ancien, on découvre des détails peu à peu, le sens ne surgit pas tout de suite... mais la littérature peut modeler le temps à sa guise, bien plus précisément (la concommitance du surgissement de la violence au coeur de la fragilité).
Quant à la littérature qui dérange, oui, bien sûr c'est aussi une fonction de la littérature, mais tout est dans la manière.
Votre lecture amène à une révolte saine face au texte et ainsi, elle l'embellit.
Ecrit par : Alice M. | dimanche, 11 février 2007
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