vendredi, 09 février 2007
Comme un grand couteau
C'était en 1972. Je rencontrai une jeune fille en banlieue pragoise, dans un appartement qu'on m'avait prêté. Deux jours plus tôt, pendant toute une journée, elle avait été interrogée par la police à mon sujet. Elle voulait maintenant me rencontrer en cachette (elle craignait d'être suivie en permanence), pour me dire quelles questions on lui avait posées et ce qu'elle avait répondu. Il fallait qu'au cours d'un interrogatoire éventuel, mes réponses soient identiques aux siennes.
C'était une toute jeune fille qui ne connaissait encore guère le monde. L'interrogatoire l'avait troublée et la peur, depuis trois jours, n'arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était toute pâle et sortait tout le temps, pendant notre entretien, pour aller aux toilettes – si bien que toute notre rencontre fut accompagnée par le bruit de l'eau qui remplissait le réservoir.
Je la connaissais depuis longtemps. Elle était intelligente, pleine d'esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe, tout comme son comportement, ne permettait pas d'entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d'un coup, la peur, comme un grand couteau, l'avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d'une génisse, suspendu à un croc de boucher.
Le texte de cet écrivain ne décrit pas un tableau, l'auteur cite l'œuvre à la fin, mais il ne se livre pas à une critique de celle-ci : il compose une sorte de fable par analogie à l'œuvre. Il faut dire que notre écrivain préfère faire passer ses idées par la fiction. Je précise encore que le texte n'a jamais été repris en volume, je n'en donne que la première partie : je publierai le reste plus tard. L'œuvre en question n'est pas un tableau, mais une série de trois études d'un portrait. L'énigme est vraiment très facile.
17:15 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : art, arts, peinture, littérature, écriture



Commentaires
Le peintre : Francis Bacon ?
Écrit par : Irène Delse | vendredi, 09 février 2007
Bien entendu, on reconnaît son goût pour la boucherie. Mais je vais compliquer un peu la chose : quel est le triptyque qui a servi de point de départ ? Je précise a) qu'il est présent sur la Toile b) que le modèle a donné son nom à cette série c) qu'il s'agit d'un modèle célèbre (avec une histoire assez pathétique et lamentable) d) qu'elle a été représentée aussi par un autre peintre anglais célèbre (d'une importance juste un peu moindre que Bacon) e) elle est dans Wikipedia.
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Oui, je dirais ça aussi. Ça me fait penser à ceci :
http://www.geocities.jp/mqytp272/cuisinebaconcrucifix62r.jpg
Écrit par : lamkyre | vendredi, 09 février 2007
Isabel Rawsthorne ?
Écrit par : lamkyre | vendredi, 09 février 2007
Il s'agit de trois tableaux à l'état d'esquisses, pas d'un seul tableau de Bacon.
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Non, pas Isabel Rawsthorne, il s'agit plus d'une des très nombreuses égéries des sixties.
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Pffft... Je ne le connais pas, les égéries des sixties.
Henrietta Moraes ?
http://www.moma.org/collection/browse_results.php?criteria=O%3AAD%3AE%3A272&page_number=5&template_id=1&sort_order=1
Écrit par : lamkyre | vendredi, 09 février 2007
Voilà, c'est elle. Elle a été représentée aussi par Julian Freund, mais là la Toile n'offre pas d'images.
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Quel beau texte : il y a une tension, une montée dramatique qui éclate avec l'image finale. La cruauté nous est jetée à la figure, elle nous éclabousse. Le bruit du réservoir qui se remplit, ce bruit de fond permanent pendant l'entretien avec la jeune fille, on l'entend encore après avoir lu... fond sonore banal aux accents si tragiques.
Écrit par : Alice M. | vendredi, 09 février 2007
Bouvier ?
Au pif et sans avoir vérifié ses itinéraires.
Écrit par : LOBO | vendredi, 09 février 2007
Bouvier ?
(Au fait, avez-vous bien reçu mon mail ? Alussinan à l'air de faire un tri drastique.)
Écrit par : LOBO | vendredi, 09 février 2007
Pas Bouvier, il a plus été en Orient qu'en ex-Europe de l'est. L'auteur est évident, c'est pourquoi je n'ai donné aucun indice. Je précise encore : il est toujours vivant et nobélisable (à nobéliser à mon avis).
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Derrida ? (Je crois n'avoir lu que des articles qui ne ressemblait pas du tout à ce genre de prose.)
Écrit par : LOBO | vendredi, 09 février 2007
Ben non... pas reçu de courriel, il se peut que l'on vous ait trié non sur le FAI, mais sur le fait que vous aviez écrit en HTML ou avec pièces jointes. Si vous voulez, vous pouvez tenter mon adresse Free qui est la même que celle d'alussinan (sauf que j'ai fait tomber monsu alors) et que celle de mon site personnel (il suffit de rajouter une arrobe).
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Derrida est mort, encore une bétise...
Écrit par : LOBO | vendredi, 09 février 2007
Butor, peut-être, à nouveau ?
Écrit par : Pierre Enckell | vendredi, 09 février 2007
C'est nettement plus simple : l'indice principal est dans le texte. Après j'ai dit quelques petites choses sur le style de l'auteur, mais c'est moins important.
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Alors, si c'est simple, c'est Prague, et si c'est Prague, c'est Kundera ?
Écrit par : Pierre Enckell | vendredi, 09 février 2007
Kundera ?
Écrit par : lamkyre | vendredi, 09 février 2007
Et voilà, pas la peine de penser aux autres écrivains du lieu comme Hrabal. Je me disais avant que c'était trop évident, mais l'évidence apparaîtra quand je publierai la deuxième partie du texte qui est vraiment du Kundera en grande forme par ses dichotomies dérangeantes et ses avancées vers une pensée en fiction. Même en parlant de Bacon, Kundera faisait du Kundera.
Écrit par : Dominique | vendredi, 09 février 2007
Bon, et moi qui me disais que Kundera était *trop* évident...
Écrit par : Irène Delse | samedi, 10 février 2007
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