samedi, 30 septembre 2006
Les rêveuses
Le texte de Claudel est extrait de l'Œil écoute, recueil d'essais ; l'article avait été publié dans la NRF en janvier 1939 sous le titre "Quelques exégèses". Claudel décrivait ainsi la reproduction dans son journal en décembre 1938 : « Une femem qui dit le Benedicite, les yeux fermés devant une table servie : pains (l'un coupé, l'autre entier), pichet, plat avec jambon, assiette, couteau en surplomb, à l'extrémité un livre, un tablier, une sonnette. » Il ne fait aucune allusion au détail qu'il juge essentiel ensuite. Dans l'article, il ne parle plus de prière, mais la religion est rappelée par une surinterprétation allégorique de ce qui est pour lui une sonnette. En juillet 1933, il en parlait ainsi dans son journal : « Autre Maes, une femme en rouge, priant devant la nourriture : une écuelle, deux ?, du saumon, des pains. Au mur un sablier, des clefs. » On notera la transformation du saumon en jambon avant sa disparition : le pain avait un sens plus symbolique pour lui. La sonnette n'est pas encore présente.

Qu'est-ce qui a intéressé Claudel dans ce tableau ? Bien sûr le recueillement, mais ce n'est pas simplement un recueillement religieux comme le montre le changement de titre de Une vieille femme en prière ou Une femme en prière à La Rêverie. Claudel a fait trois voyages aux Pays-Bas en 1933 et 1934. À chaque fois, il a évoqué dans son journal puis dans son "Introduction à la peinture hollandaise" (même recueil) de 1935, les tableaux de Nicolaes Maes qui présentent des femmes seules et concentrées sur des occupations soit domestiques, soit spirituelles. Les éléments très concrets du repas l'ont retenu, il prend autant de soin à les énumérer que les objets dont il donne une lecture religieuse alors que ce sont des objets ordinaires. Le second point qui a pu le retenir, c'est le comique de la situation : une femme perdue dans ses pensées qui va voir toutes ses prières et tous ses efforts ruinés en un instant par le chat dont elle ne se préoccupait pas. Le sens comique de Claudel existe (confer Protée ou l'Ours et la Lune), même s'il est un peu lourdaud. Il a trouvé dans ce tableau la traditionnelle opposition entre le haut (la prière, les objets qui rappellent l'esprit, le temps) et le bas (le repas, l'animal). Le troisième point, c'est la présence des clés. Or Claudel est l'auteur d'une exégèse de la clé, il emploie aussi le terme dans un de ses essais. C'est un hugolien et comme tout hugolien, il voit le rôle symbolique de la clé, en écartant bien entendu son sens sexuel ou son sens politique. Dans les quatre tableaux de Maes que Claudel décrit dans son journal, il revient à chaque fois sur le détail des clés. La clé, c'est celle qu'il veut donner au lecteur.

Ce tableau est ainsi décrit par Claudel : « Une autre liseuse de N. Maes, cette fois de face. Il y a toujours la clef et dans le renfoncement un flambeau, une cruche et des livres fermés. Sur la table un gros livre ouvert (la Bible, Amos), à côté d'un tambour de dentellière (la raison humaine qui entrecroise les fils ?), mais qu'elle ne lit pas, car elle a les yeux fermés. La main recourbée sur la bouche. Au mur, un objet indistinct que je crois être un robinet (ayant un rapport avec la cruche et la clef de la cave). » Claudel ne retient pas ici le thème de la rêverie, mais transforme celle-ci en réflexion religieuse. La femme est ailleurs, les livres sont clos ou renversés, les clés ne sont pas rangées : ce qui est souligné, c'est l'absence du regard et les femmes de Maes dans ses scènes domestiques ne regardent jamais le spectateur, la scène que l'on voit n'est pas celle du personnage. Ainsi de cette autre toile, la Servante endormie ou la Servante paresseuse.
Ce tableau-ci présente lui aussi un thème comique, mais cette fois la composition est plus proche du théâtre puisque l'on a un personnage qui s'adresse au spectateur de manière frontale, que l'on observe dans l'encadrement d'autres personnages qui pourront être les témoins de la scène et qui pourront observer le désordre, car c'est bien de désordre dont il s'agit, exactement comme pour les deux premiers tableaux. Pas de clés ici, aucun livre, mais simplement la femme qui n'est pas là, qui ne nous voit pas. Ce tableau est à rapprocher de celui-ci de Vermeer.

Cette toile, la Jeune fille assoupie, a d'abord été décrite comme la Servante ivre, assoupie à sa table. Justement par analogie avec le tableau précédent de Maes. Or on ne trouve pas trace d'ivresse dans ce tableau ou de condition ancillaire, mais c'est comme toujours chez Vermeer une occupation qui ne dit rien, une scène qui possède une histoire sans aucun signe sur ses causes, un regard qui ne se préoccupe pas du spectateur (sauf bien sûr la Jeune Fille à la perle ou au turban). C'est un moment seulement, et ce qui importe c'est le jeu de la lumière, la disposition des cadres, la répartition des couleurs. Chez Vermeer, on n'est plus dans la scène de genre comme chez Maes : on entre dans la peinture comme langage propre. Maes n'est pas le peintre religieux et allégorique que Claudel veut voir, c'est un peintre de transition qui prend des sujets quotidiens en mélangeant les aspects profanes – le repas, l'auberge, la broderie ou l'épluchage des légumes ! – avec des aspects plus spirituels comme les livres, très présents dans les intérieurs néerlandais de l'époque. Mais Maes pose déjà la question du regard sur les toiles.
14:50 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : art, arts, peinture, littérature, écriture



Commentaires
"Mais Maes pose déjà la question du regard sur les toiles. "
La troisième toile que vous montrez dit aussi la fatigue de la servante, celle dont on se moque ; cet aspect "comique" ne se comprend que dans le regard des autres personnages de la scène : la servante, elle, n'est pas comique, mais épuisée.
Écrit par : Papotine | samedi, 30 septembre 2006
C'est une lecture possible, celle du titre la Servante fatiguée. Il n'y a aucune morale franche : on peut la voir ivre (en connotant le lieu qui n'est pas la salle principale, où a peut-être lieu la fin d'un banquet), on peut la voir paresseuse (avec tous les plats épars), ou bien épuisée par ce qui lui reste encore à faire. On ne sait rien de l'histoire qui précède, la maîtresse fait un geste exemplaire, mais on ne sait pas ce qu'elle désigne précisément. Elle sourit comme si c'était prévu, mais on ne sait pourquoi. En revanche, on peut prévoir que le chat perché sur le buffet va faire tomber un plat, un peu comme dans le premier tableau.
Écrit par : Dominique | samedi, 30 septembre 2006
Une autre paresseuse qui nous prend à témoin…
=> Maudit rideau !
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/m/maes/eavesdro.html
Écrit par : MiniPhasme | samedi, 30 septembre 2006
MiniPhasme :
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/m/maes/eavesdro.html
Un autre chouette tableau ! mais là on voit tout un jeu de regards et d'oreilles à l'oeuvre, en activité intense ! le titre dit "Eavesdropper with a Scolding Woman". La servante, je ne la vois pas paresseuse, mais finaude, elle écoute la colère de sa maîtresse plus haut (elle regarde vers la gauche, vers l'escalier), mais discrètement, cachée du regard des autres par le rideau (c'est l'idée du "eavesdropping", écouter sans être vu). La servante est là, elle entend tout, elle voit tout, (elle voit plus que nous, pauvres spectateurs blogueurs !) et pourtant elle n'existe pour personne dans la scène, elle n'existe que grâce à la peinture, c'est l'art qui lui rend sa vie !
Écrit par : Papotine | samedi, 30 septembre 2006
On peut alors chercher les clés si chères à Claudel : il n'y en a pas. Le tableau est découpé comme une scène de théâtre, exactement comme le troisième tableau que j'ai cité, mais avec en prime le rideau. La scène importante n'est pas celle que nous voyons au premier plan, mais celle que nous devinons au second plan et qui est cachée par l'encadrement de la porte. Et le le regard de la servante qui écoute aux portes nous renvoie à notre propre comportement de voyeurs, mais sans que nous puissions connaître les causes de son sourire. Pas de recueillement religieux, mais une sorte d'attention à quelque chose d'indéfini.
Écrit par : Dominique | samedi, 30 septembre 2006
"plat avec jambon", écrit Claudel dans sa description. Ou il cite de mémoire, ou il n'a sous les yeux qu'une repro en petit format, car c'est bien une darne de poisson, comme on peut le voir sur la page indiquée par MiniPhasme :
http://www.foodnews.ch/allerlei/30_kultur/galerie/personen/pages/Maes_Gebet_ohne_Ende_.htm
Écrit par : Irène Delse | samedi, 30 septembre 2006
"La scène importante n'est pas celle que nous voyons au premier plan, mais celle que nous devinons au second plan et qui est cachée par l'encadrement de la porte"
Cela pose la question du point de vue : "importante" pour qui ? pour les maîtres des lieux, oui, mais pour le peintre, la scène importante, c'est celle du premier plan, cette servante qui n'a pas d'importance, qui peut tout entendre parce qu'on oublie qu'elle est là, devient le sujet du tableau. Elle nous renvoie à notre comportement de voyeur ? sans doute, mais surtout, comme vous l'avez dit, elle se marre bien, elle désigne une autre personne comme objet de son sourire, c'est elle le sujet, la personne importante, le centre. En croisant son regard, à travers les siècles, on peut imaginer un peu sa vie...
Écrit par : Papotine | samedi, 30 septembre 2006
Irène, Claudel écrit son article cinq ans après avoir vu le tableau et il vient juste d'en recevoir une reproduction, très probablement en noir et blanc (sans doute pour mettre au point sa série d'exégèses picturales). Il parlait bien de saumon en 1933 alors qu'il venait de sortir du Rijkmuseum. Il change tous les détails de la scène, mais une chose reste intacte : son insistance sur les pains et les clés qui sont lourdement chargés de sens biblique et poétique.
Papotine, la peinture hollandaise du XVIIe s. opère un déplacement vers le dépouillement des décors, l'intimité des personnages et l'humilité des sujets. Elle devient bourgeoise. En même temps, elle ne rompt pas complètement avec une certaine théâtralité ou anecdote que l'on retrouve plutôt dans la peinture française ou italienne. Ce tableau est dans un entre-deux. Maes est bien un peintre entre Rembrandt et Vermeer.
Écrit par : Dominique | samedi, 30 septembre 2006
Merci pour ce voyage en dedans de la^peinture.
...] En ce moment j'ai choisi Delaunay et pis des cercles concentriques avé des couleurs qui pètent, mais c'est surtout parceque je ne suis pas un champion en informatique et qu'après moult essais (144quasi!) c'est le seul qui s'adaptent à mon écran ?! / bleu*vert après la tempête.
FLB 57
Écrit par : Saturnin sous xénarthre 43 | dimanche, 01 octobre 2006
=> Pourquoi faut-il que la femme paraisse toujours moins glamour lorsqu’elle paresse ?!!
http://www.wadsworthatheneum.org/view/european-paint-sculpture.php?art_work_index=9
[Rêveuse, paresseuse, italienne, ivre ou … enceinte ?]
Écrit par : MiniPhasme | dimanche, 01 octobre 2006
Il en faut pour tous les goûts, mais franchement on n'a pas de mal à la trouver moins glamour, votre femme à barbe !
Écrit par : lamkyre | dimanche, 01 octobre 2006
Revenons à nos *moutons*…
Papotine, vous êtes trop indulgente : de toute évidence, le ménage n’a pas été fait, comme le souligne le commentateur (vase, objet renversés sur la table). L’activité de cette servante « finaude » semble se limiter à la diffusion de gossips…
Ici, par contre, on entre dans un cadre cossu qui contraste fortement avec la rusticité du précédent (on notera la flûte dans la main de la servante… A propos, il me semble que la première tient également un petit objet, l’avez-vous identifié ?)
http://cms.dordrecht.nl/dordt?nav=dqjiEsHaKpPGbCAohB
Au risque de me répéter, je proteste contre l’emploi abusif du terme « voyeur » ! Pourquoi bouder le « regardeur » ?
(menacé de disparition… ah mais, que fait Pivot ?)
Regardeurs qui risquent de ressentir une pénible frustration face à ce tableau microminiaturisé :
(un trou de serrure)
http://www.wallacecollection.org/newsite/public/templates/tmpl_artwork.php?artworkid=518&openmenu=
Quant à la « digne » vieille dame, on pouvait déjà la soupçonner de piquer un roupillon… ici, le doute n’est plus permis :
http://www.atomicpetals.com/archives/mia2.htm
[je signale au passage, que Maes n’ a pas été jugé digne de figurer dans Le Petit Larousse…]
Écrit par : MiniPhasme | dimanche, 01 octobre 2006
Ah oui ! on voit bien deux manières chez Maes entre 1655 et 1665 et une seule a retenu Claudel, il s'est attardé sur les personnages de femmes qui étaient en train de lire ou de prier sans voir les autres (je compte cinq mentions de liseuses en tout chez lui).
Écrit par : Dominique | dimanche, 01 octobre 2006
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