jeudi, 20 juillet 2006
Le nom au bout de la langue
Nous n'avons pas à renoncer notre désir ni à l'abandonner à l'âge ou au repos, à la gloire apparente ni aux postes et leur ennui, aux honneurs et aux rôles, ni aux femmes, ni à l'argent. Nous n'avons pas à l'abandonner à une maison, à une famille, à un système de pensée, à un confort, à une cause, à une paix quels qu'ils soient. Le bien que nous avons reçu en naissant n'est que la vie, l'avidité de la vie et rien ne doit la confisquer pour peu que nous ne désirions pas mourir, si incompréhensible et sauvage, si rétive au langage et farouche devant la conscience, si peu humaine et dangereuse, ou cruelle que cette source angoissante que nous ne retrouvons jamais tout à fait sur le bout de la langue nous paraisse. Tout le reste est la mort. Tout objet où ce désir ou cette violence se fixe est la mort. Il ne peut être assouvi. Il est le tourment où il entraîne.
J'aime que les hommes créent leur vie comme s'ils allaient vers ce jour de nudité, de peur, de vérité qui est la peur vue de face, de tremblement dans la lumière. Le moi n'est pas plus maître de l'humanité en lui qu'il ne peut s'élever au-dessus de soi pour prendre la mesure de l'identité dont il n'abuse puisque cette dernière n'est que le sempiternel Ersatz d'une nuit qu'il ne peut contempler. L'homme n'est pas plus maître du langage que la terre n'est au centre des galaxies et ne gouverne les planètes, les trous et la lueur des astres. Le langage est un écran. La volonté est une tache sur la vue. La conscience un démon satellite. Tous servent meurtre et mort. La lucidité, la raison, le langage vivant sont des arbustes qui requièrent des soins infinis, qui crèvent sans cesse, parce qu'ils ne trouvent aucune terre en nous. Sans cesse nous nous agrippons dans le vent. Sans cesse nous tâtonnons des racines dans le désert. Sans cesse nous défaillons. Sans cesse nous rejoignons la nuit et le silence comme l'eau les fossés.
Pascal Quignard
19:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature



Commentaires
"Language is a virus from outer-space".
William S. Burroughs
Cette complaisance dans la noirceur, le désespoir, ça m'énerve un peu j'avoue, même si par ailleurs c'est peu de dire que c'est du beau style.
"La lucidité, la raison, le langage vivant sont des arbustes qui requièrent des soins infinis, qui crèvent sans cesse, parce qu'ils ne trouvent aucune terre en nous."
Faut dire qu'avec ce qu'on lit et voit présentement au Proche-Orient, la phrase porte à coup sûr, mais là ou il voit raisons de désespérer, ("l'identité dont il n'abuse puisque cette dernière n'est que le sempiternel Ersatz d'une nuit qu'il ne peut contempler") il me semble qu'il faudrait surtout congédier les jardiniers, et allumer la lumière. Alors, peut-être verra t-on en ce jardin autre chose que des arbustes qui poussent arrosés par le sang. De plus, on n'a jamais essayé autre chose alors on ne sait même pas que ce que l'on prend pour des arbustes sont des chardons.
À quand un Petit traité quignardien, un Exercices pour ne pas désespérer ? Ça nous changerait du nihilisme triomphant dans la pensée, et des bombes envoyées de part et d'autre dans tout le reste. Cela dit, c'est infiniment plus agréable à lire que du Houellebecq.
Je vous renvoi un autre Quignard qui me plaît davantage, tiré de ses "Vies secrètes":
"Nous donnons souvent l'impression d'être des effets qui attendons leur cause. C'est le mot désabusé de Toukârâm à Déhou en 1640: "Je suis venu de loin. J'ai souffert des maux effrayants et j'ignore ce que me réserve encore mon passé!"
Cette phrase de Toukârâm combinée à ces "effets attendant leur cause", n'est-ce pas un pressentiment que l'Homme se fera un jour, quand il cessera de s'aggriper au vent ?
Pardon pour cette interprétation littéralement collée à l'actualité que Quignard réprouverait sans doute, mais je lui ferait le compliment que sa prose stimule la réflexion tout azimut, jusqu'à s'incarner dans le quotidien sanglant, lui qui est tout sauf un commentateur de l'éphémère.
Ecrit par : Benoit | jeudi, 20 juillet 2006
Décidément, il va falloir que je lise Quignard un jour...
Ecrit par : LOBO | mardi, 25 juillet 2006
Ecrire un commentaire