vendredi, 30 juin 2006

Guillemettomanie

J'ai déjà évoqué ici la typologie des titres d'articles. C'était au sujet de Google qui contraint les journaux anglo-saxons à adopter de plus en plus des titres remplis de mots clés, donc à choisir des titres informatifs de plus en plus banals au détriment des titres accrocheurs ou évocateurs.

Il existe un autre distinguo parmi les titres : les titres inventés et les titres de citation. Le titre inventé peut consister en une citation d'expression liée à l'actualité ou bien présente dans la tradition, mais il ne prend pas une phrase ou un extrait de phrase pour le mettre en évidence comme ayant une source unique. Le titre citation intervient généralement dans deux genres d'articles. D'abord les reportages ou les témoignages. On repère alors une forte présence de la première personne qui authentifie une expérience unique. Cela semble du fait brut (« J'ai survécu à l'enfer de... », « On m'a traité comme... ») et on est en fait dans le registre de l'émotion. Ce qui est attendu, c'est une identification du lecteur au narrateur ou bien à la personne dont on rapporte le récit. Ensuite, les entretiens et les déclarations officielles. Cela paraît aussi factuel et cela ne l'est jamais puisque la coupe présente une orientation de la lecture de l'article. On peut avoir aussi une manipulation préalable de la part de l'auteur des propos qui a prévu le choix des rédacteurs, c'est notamment le cas des petites phrases ou des mots (abracadabrantesque, pschitt). L'extrait n'est pas toujours pertinent car il peut masquer le propos essentiel.

En règle générale dans la presse sérieuse, on évite les titres citation ou alors on a recours aux tournures du discours direct (Le président de la République a déclaré : « Salauds de pauvres ! »). Le médiateur du Monde a déjà exprimé sa défiance envers ces titres fallacieux qui ne sont pas factuels et qui n'avouent pas leur orientation. Toutefois, ils ont tendance à se multiplier. Cela a commencé notamment par les intertitres et les encadrés, mais ces titres entre guillemets interviennent de plus en plus souvent dans les unes, les ouvertures de séquences. Le lecteur a alors l'impression d'une pipolisation de l'information puisque le système est calqué sur celui des magazines bas de gamme : on donne la parole aux gens et on le montre par de gros guillemets bien visibles. La lecture d'un titre citation est complexe car elle demande de regarder un très grand nombre de niveaux stratégiques différents et en fait la citation se présente comme simple, évidente, authentique.

Pourquoi est-ce que j'en parle ? Aujourd'hui, à cause du départ de Serge July, Libération est atteint de guillemettite aiguë. J'ai compté seize titres sous forme de citations de phrases et six d'expressions. J'y ajoute les dix lettres de lecteurs, le délire de Villepin, le tout alors sans guillemets comme c'est la tradition. Mais ce sont tous des titres citations. Je prends le Monde du même jour : six titres phrases et quatre titres avec des expressions entre guillemets, la moitié est d'ailleurs dans le cahier Livres qui joue sur un autre registre (la parole sacrée de l'écrivain). On est dans les eaux habituelles d'un quotidien, exactement comme cela se fait d'habitude au Figaro ou à Libération. Je me méfie des titres entre guillemets, cela ressemble trop aux trucs des farces et attrapes.

Commentaires

SERGE JULY a été sacrifié sur l'autel du NOUVEL ORDRE MONDIAL

Écrit par : ANTIRACKET | vendredi, 30 juin 2006

Ah, bon ? Il est mort ?

Écrit par : LOBO | vendredi, 30 juin 2006

Seulement dans l'âme...

Écrit par : Irène Delse | vendredi, 30 juin 2006

La guillemettomanie est peut-être une ancienne tradition de la presse turfiste... Édouard donne alors un nouveau souffle à Libé, casaque rouge, pour qu'il arrive en tête dans le tiercé des ventes.

Écrit par : Ponte Facto | vendredi, 30 juin 2006

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