samedi, 24 juin 2006
Picasso-labyrinthe
Suite du texte de Butor déjà commencé pour un jeu.
La danse des cornes

Et il était infatigablement espiègle quand il revêtait son habit d'Arlequin pour organiser avec nous des jeux dans les échafaudages des premiers travaux de son palais « Tu ne réussiras pas à me retrouver, Ariane », criait-il de l'autre côté d'un mur demi-dressé, d'une grille à peine posée ; et lorsque je m'arrêtais essoufflée sur quelque marche en quelque cour, il apparaissait presque immédiatement en riant aux éclats. Son cou s'élargissait alors, sa tête devenait énorme, et il peignait chaque fois sur la paroi, comme pour marquer une victoire, les armes de notre père absent qu'il essayait de provoquer par des blasphèmes qui amusaient notre petite sœur Phèdre, mais qui me remplissaient d'angoisse, puis il nous entraînait dans une danse aux bras levés tandis que les faunes de la montagne se rassemblaient autour de nous pour jouer de la flûte, du tambourin, de l'accordéon parfois, de la clarinette ou de la guitare ; et c'est alors qu'un jour un fil de ma robe a commencé à se défaire et s'est coincé entre deux dalles tandis que m'enivrais de musique et de soulagement, et tournais en poursuivant ses losanges et son bicorne par les arcades si bien que je me suis retrouvée presque nue pour le repas du soir, ce qui a provoqué de la part de nos menines une belle algarade ; mais le lendemain j'ai pu retourner dans cette cour, et tandis que le palais grandissant se refermait peu à peu inexorablement sur mon frère, j'ai pu le doubler d'une immense toile d'araignée dont tous les nœuds étaient reliés au peloton que je conservais dans ma main.
Michel Butor
18:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arts, littérature, peinture, critique



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