samedi, 17 juin 2006
Karl Kraus, école de la résistance (1)
Kraus était poursuivi par des voix, une disposition qui n'est pas aussi rare qu'on le croirait, mais avec cette différence-ci : les voix qui le poursuivaient existaient dans la réalité viennoise. C'était des lambeaux de phrases, des mots, des exclamations qu'il pouvait entendre partout, dans les rues, sur les places, dans des locaux. La plupart des poètes, à l'époque, étaient des gens qui savaient capter par l'oreille. Ils étaient disposés à s'occuper de leurs semblables, à les écouter parfois, à leur répliquer plus souvent. C'est le péché originel de l'intellectuel, que le monde, pour lui, consiste en intellectuels. Kraus aussi était un intellectuel, sinon il n'aurait pu passer ses journées à lire des journaux les plus divers de surcroît, où on trouvait apparemment toujours la même chose. Mais son oreille étant constamment ouverte – elle ne se fermait jamais, elle était toujours active, elle entendait toujours –, il lui fallait aussi lire les journaux comme s'il les entendait. Les mots imprimés, morts, étaient pour lui des mots sonores. Lorsqu'il les citait alors, c'était comme s'il faisait parler des voix : des citations acoustiques.
Or comme il citait tout, sans distinction, n'omettant aucune voix, n'en passant aucune sous silence ; comme elles coexistaient toutes côte à côte, dans une curieuse égalité de droits, abstraction faite du rang, du poids et de la valeur ; Karl Kraus était, sans comparaison, ce que Vienne pouvait alors offrir de plus vivant.
Elias Canetti
18:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



Commentaires
Je n'ai pas pu dépasser la page 414 d'/Auto-da-fé/. Dites-moi pourquoi je n'ai pas pu dépasser la page 414 d'/Auto-da-fé/.
Je trouve pourtant ce livre très bien écrit. Ou très bien traduit.
Ou les deux.
Ecrit par : Sylvie | samedi, 17 juin 2006
Lisez les vingt dernières pages qui dépassent tout.
Ecrit par : Dominique | samedi, 17 juin 2006
Il serait vraiment dommage d'abandonner... Dans la Conscience des mots, je recommande vivement "puissance et survie". Et j'ai dévoré Histoire d'une jeunesse (La Langue sauvée) et Histoire d'une vie (le flambeau dans l'oreille).
Difficile d'en parler sans tomber dans l'hyperbole...
Ecrit par : MiniPhasme | dimanche, 18 juin 2006
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