samedi, 10 juin 2006
Les dangers du Scrabble
Nous ne recevons pas aujourd'hui une lettre de Jean-Claude, mais de son épouse Monique qui a eu exceptionnellement le droit de se servir de l'ordinateur familial.
Très cher comte, mon mari vous porte une grande estime et c'est pourquoi je fais appel à vos lumières. Nous jouions cette semaine tous deux au Scrabble et la règle veut que mon mari gagne à chaque fois, mais je ne dois pas perdre avec trop de points car sinon il ne voudrait plus jouer avec moi et nous n'aurions plus d'occasions de parler ensemble pendant une petite heure car c'est un homme très occupé avec ses pourriels, son UMP, ses apéros et ses pétanques. Maintenant, il est débordé avec le Mondial qui suit Roland-Garros et qui précède le Tour de France. Il avait placé le mot ocre sur la grille et j'ai voulu alors mettre un S car je n'avais que des consonnes et il est difficile de faire un mot avec QKWXZHS. Il m'a refusé le mot en me disant que ce pluriel n'existait pas ! Il faut dire que c'est lui qui compte les points et qui est l'arbitre. Comment tu ne sais pas la règle pour les adjectifs de couleur tirés de noms de matière, m'a-t-il dit. Je m'en souvenais vaguement parce que je ne suis qu'une femme et j'ai donc une petite cervelle, il me semble que rose et orange restent invariables, mais on ne connaît pas de fruit ou de fleur du nom d'ocre ! Il a pris le Petit Larousse qu'il garde toujours à côté de lui, a chaussé ses lunettes et a pointé du doigt : tu vois, adjectif féminin invariable ! C'est dommage, cela me faisait un mot compte triple sur deux mots à la fois. Toujours est-il que j'ai été fort surprise aujourd'hui en lisant Madame Figaro (une lecture que mon cher époux m'accorde volontiers car il aime les articles plus sérieux du Figaro magazine). J'ai été fort intéressée par les articles sur un certain monsieur Cézanne qui est né en 1939 selon cette bonne publication. Comme j'aimerais le rencontrer pour lui dire qu'il devrait mettre plus de couleur, d'optimisme et de gaieté dans ses cartes postales ! Mais j'ai été surtout étonnée en lisant ceci : « Avant d'ouvrir ces anciennes carrières au public, la Ville a fait appel au paysagiste Philippe Deliau pour retrouver les cheminements du peintre au milieu du chaos des rochers ocres évidés. Les sites de certains de ses tableaux ont été retrouvés : des plates formes munies de reproductions en céramiques permettent de vérifier. Cézanne avait loué un petit «bastidon» pour entreposer son matériel. De là, vue magnifique sur la Sainte-Victoire. » Mon époux m'a dit alors que c'était normal puisque le texte avait été rédigé par une femme, Aliette de Broqua (vous avez remarqué le nombre de particules dans Madame Figaro ? vous devriez y écrire). Si tu veux en avoir le cœur net, demande donc au comte et il te confirmera que cela ne s'écrit pas.
Chère Monique, votre mari et maître a raison. Ce pluriel est irrégulier : on laisse le mot invariable comme adjectif car il renvoie à une variété d'argile. C'est une autre forme de matière, mais peu de gens le savent ou l'appliquent. Dans une publication comme Madame Figaro, on comprend que la confusion ait pu se produire, cette publication ne comprend pas assez d'académiciens à la différence des autres Figaro. Et vous savez qu'un académicien n'a pas besoin de correcteur puisqu'il possède la langue de manière ontologique. Bien sûr, on pourrait faire entrer le professeur Jacqueline de Romilly et le secrétaire perpétuel Hélène Carrère d'Encausse à Madame Figaro, mais cela ne relèverait pas le niveau car elles restent malgré tout des femmes, donc des êtres faillibles. Remettez-vous en à votre époux et faites-lui confiance même s'il ne vous montre pas la page de son Petit Larousse car lui seul sait ce qui peut vous guider pour vous améliorer. Servez-le fidèlement, faites-lui confiance et dites-vous bien qu'il reprendra le Scrabble lorsque le Mondial et le Tour de France seront finis.
22:06 Publié dans Courrier des lecteurs | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note



Commentaires
Mon voisin est un philosophe, et je l'entendais discuter cet après-midi, dans son jardin :
« La femme fait ce qu'elle peut.
Et elle peut... peu. »
Ecrit par : Sylvie | dimanche, 11 juin 2006
Hein ? Les adjectifs de couleur dérivés d'un nom sont invariables, mais le nom dont ils dérivent est variable comme la plupart des substantifs. Mon vieux Quillet évoque à « ocre » (substantif) les diverses variétés de cette terre argileuse : l'ocre jaune, l'ocre rouge et les ocres brunes. Bref, « ocres » est impeccable, et votre
Jean-Claude est un Jean-Foutre. J'ajouterais bien que Google relève trois cent mille ocres au pluriel, mais je sais d'expérience que Google est un allié problématique face à certaines personnes parmi les plus âgées que lui.
Ecrit par : Pierre Hallet | dimanche, 11 juin 2006
C'est là toute la ruse de Jean-Claude pour gagner et montrer ses connaissances lexicales en géologie ; de toute manière c'est lui qui garde le Petit Larousse sous le coude.
Ecrit par : Dominique | dimanche, 11 juin 2006
Aie ! je vois d'ici les tensions que l'utilisation de l'ordinateur familial par Madame n’aura pas manqué de créer. Comme toujours, sa petite cervelle de femme ne veut pas retenir les méticuleuses explications de Jean-Claude concernant les précautions d’emploi nécessaires au maintien de cet instrument de travail. Et voilà qu’en plein Mondial le lecteur multimédia refuse tout autre service que le renvoi d’un message d’erreur absolument incompréhensible : Madame a forcément touché à quelque chose ! Comment Jean-Claude va-t-il faire pour regarder les emmepègues de bêtisiers ou les « meilleurs de » envoyé par ses amis ?
Quid de l’humiliation de devoir avouer à ces mêmes amis la panne de son matériel qu’il vante pourtant à chaque occasion, et son incapacité à le remettre en état de marche ?
Que de cris et grincements de dents, combien d’extrêmement chères minutes de musique insipide et grésillante Jean-Claude ne devra-t-il pas écouter au téléphone de la « ligne chaude » du supermarché Champauchéanclerfour où jadis le précieux appareil fut acheté contre promesse, croix de bois, croix de fer, par un charmant vendeur – un qui s’y connaît, ça se voyait bien – d’un service après-vente impeccable, tout ceci pour se voir poser et reposer par différentes personnes les mêmes questions auxquelles Jean-Claude a déjà répondu sans trop savoir dans le « tir aux problèmes » du fabriquant de logiciels ?
Certes, pour cette fois, le problème sera finalement résolu par la réinstallation du « conducteur » à partir du disque original de « Fenêtres », mais il n’empêche, chaque fois que Madame touche à l’ordinateur, il y a quelque chose qui ne fonctionne plus, c’est quand même un monde !
Certes, cela permettra à Jean-Claude d’ironiser en public, et de vanter ses mérites informatiques devant les femmes de ses amis, c’est bien légitime.
Toutefois l’été arrive, et avec lui les vacances, période bénie de calme et de relaxation au cours de laquelle Madame a exceptionnellement le droit de passer l’aspirateur plutôt que de récurer à quatre pattes, puisque Jean-Claude s’installera pour la sieste ou sa lecture du journal dans le jardin, d’où ce bruit infernal ne le dérangera pas.
Et là, forcément, en branchant son appareil de malheur, Madame va forcément dérégler quelque chose, que ce soit la radio minutieusement ajustée par Jean-Claude pour écouter « La Voix de l’UMP » (fréquence secrète), ou l’horloge du magnétoscope. Et fatalement, les vacances d’été, pourtant nécessaires au repos de Jean-Claude, seront comme chaque année gâchées par les sempiternelles étourderies de Madame, car ce petit geste, bien anodin d’apparence, aura à coup sûr réveillé chez Jean-Claude d’anciennes colères. Ce sera en quelque sorte la goutte d’eau qui mettra le feu aux poudres, comme le dirait notre ami commun.
Ecrit par : Ponte Facto | lundi, 12 juin 2006
Au bûcher, tous ces phallocrates !
Ecrit par : Naibed | lundi, 26 juin 2006
Dominique : Il avait placé le mot ocre sur la grille et j'ai voulu alors mettre un S car je n'avais que des consonnes et il est difficile de faire un mot avec QKWXZHS. »
Le PLI ne connaît-il pas le verbe « ocrer » qui aurait permis à Monique de marquer pas mal de point avec « ocrez » ?
Ecrit par : Stéphane De Becker | lundi, 26 juin 2006
Quel jour funeste pour mes convictions rassurantes ! Fidèle bien que récent lecteur de ces billets ô combien érudits, je plaçais une confiance aveugle dans le savoir omniscient de ce cher comte, et m'y référais à chaque doute existentialo-sémantique jusqu'à la lecture de ce torchon épistolaire qui prétend donner des cours de grammaire à cette brave Monique, qui n'a pas inventé l'eau tiède non plus.
Quelle ne fut pas ma surprise, que dis-je ? ma frustration, mon dégoût, ma honte de moi-même, à m'être laissé berner par ce drôle, quand je découvris avec épouvante l'omission proprement scandaleuse d'un trait d'union dans ses admonestations finales à cette pauvre Monique qui, du coup, doit en perdre son latin.
Serais-je donc le seul à avoir remarquer cette absence dans la locution "Remettez-vous en à votre époux" non-suivie d'un infinitif ?
Ou suis-je le dernier maniaque pointilleux sur Terre à déplorer la carence de quelques pixels linéaires ?
Que m'importe, je ne serai plus seul... Ecoeuré par cette négligence d'un autre âge, je répudie et abjure sur-le-champ ce repaire d'illettrés et je fonce prendre ma carte d'adhérent à l'UMP, seule promesse de rigueur, d'intransigeance et d'exactitude dans ce monde voué au chaos par des édiles contadins.
Ecrit par : koukoula | mardi, 27 mars 2007
« Serais-je donc le seul à avoir remarquer cette absence... »
Chaos est le mot qui convient !
Ecrit par : K.O. | mardi, 27 mars 2007
La peste soit de moi ! ça ne fait pas très sérieux pour un futur umpiste.
Ecrit par : koukoula | mardi, 27 mars 2007
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