jeudi, 08 juin 2006

Fragments d'un discours sarkozyen

C'est une des figures de style préférées de Nicolas Sarkozy. Je pars d'un exemple qui date d'aujourd'hui. Voici ses propos :

La jeune enseignante d'Etampes qui avait été poignardée à trois reprises, c'était une enseignante de troisième, l'individu qui l'a poignardée avait 19 ans. Vous voulez me dire ce qu'on fait à 19 ans en troisième ?

Dans le cas présent, la dépêche rectifie : « L'enseignante agressée au couteau par un élève en décembre, Karen Montet-Toutain, était enseignante dans un lycée professionnel (lycée Louis-Blériot) et non en collège, contrairement à ce qu'a déclaré M. Sarkozy. »

Mais le problème, c'est qu'il y a encore deux autres erreurs plus grosses : l'agresseur avait 18 ans et non 19, il était en BEP vente-action marchande (donc une section professionnelle) et non en 3e. Il n'y a aucun élève de 19 ans ou même de 18 ans en troisième étant donné l'impossibilité de faire redoubler un élève trois fois dans sa scolarité du primaire et du premier degré du secondaire. En revanche, un élève ayant deux ans de retard à la fin de la troisième arrive en fin de BEP à dix-huit ans. 

La stratégie rhétorique s'appuie sur plusieurs niveaux. D'abord un effet d'exemplarité en rappelant un fait qui a été largement médiatisé. Ensuite, le rappel du nombre des coups de couteau, or les versions divergent : c'est souvent trois, mais fréquemment sept. Ce sont tous des chiffres symboliques destinés à frapper les esprits. Ils ont un aspect fatal. On a affaire à une description fausse, mais animée. La précision, tout comme la mention du nom de lieu, fera croire à la connaissance du dossier alors qu'il s'agit d'une connaissance partagée par les interlocuteurs qui se souviendront vaguement de coups de couteau, d'Étampes, d'une enseignante. Il y a donc un effet de connivence fondé sur le flou qui reste après un journal télévisé.

Ensuite, on a une construction qui va mettre en relief l'exagération : des parallélismes (l'enseignante, l'individu qui n'est même plus un élève), des oppositions (la jeune enseignante, 19 ans ce qui est supposé être très âgé), des répétitions (l'enseignante, 19 ans, troisième), d'échos (troisième, les trois coups). La phrase est donc construite sur un martèlement, un staccato qui fait passer pour une évidence ce qui est d'abord une suite d'approximations, d'exagérations et d'erreurs. On n'ose contredire puisque les reprises semblent montrer une maîtrise des faits. 

Vient alors la question rhétorique qui est la figure emblématique et l'acmé. Il y a prise à partie de l'auditoire qui est sommé de répondre. Fort souvent l'apostrophe sarkozyenne prend les formes vous allez me demander... pouvez-vous m'expliquer... comment appelle-t-on... La réponse vient souvent après : eh bien ! moi, je vais vous le dire (sous-entendu personne ne le disait vraiment et je brise un tabou). Ce qui caractérise cette apostrophe par rapport aux apostrophes classiques, c'est l'énorme présence du pronom de deuxième personne à valeur générale qui établit bien plus le contact et le sentiment qu'on parle en présence de chacun, non d'un journaliste. Cette fausse adresse à l'auditoire est censée impliquer non les personnes présentes, mais les autres personnes qui voient ou entendent ailleurs ce pseudo-échange. On a donc un effet d'identification au leader, au chef, à la figure charismatique qui dirait la vérité cachée au bon peuple alors même que les bases de son discours sont fausses depuis le départ. Il y a aussi une forte valeur conative ou incitative dans les questions rhétoriques de ce modèle, le récepteur est sommé de choisir par le verbe vouloir au sens impératif et il doit donc adhérer ou se discréditer.  

Commentaires

Je n'arrive pas à retrouver la citation exacte, mais je me souviens qu'il avait fait cette admirable déclaration au sujet de la mort d'un gamin lors d'un règlements de compte: "Qu'est-ce qui est pire, parler de nettoyer la cité au karcher ou la mort d'un enfant de huit ans ?"
Question rhétorique, parallélisme, imparable et dégueulasse...
Le règlement de compte avait été mis sur le dos de bandes rivales sur le marché de la drogue, on apprenait plus tard pendant l'enquête que l'affaire, trés grave, je ne reviens pas là-dessus, avait pour origine une histoire d'amour inter-communautaire mal acceptée par la famille de la jeune fille.

Il y a juste une idée où je ne vous suis pas : la symbolique des chiffres. Tous les chiffres sont symboliques et dans le fond je crois que ce détail importe peu, du moment qu'il y plusieurs coup de couteaux pour indiquer la sauvagerie de l'acte et qu'on donne un nombre précis pour indiquer sa connaissance du dossier. Personnellement, j'aurais dit treize.

Écrit par : LOBO | jeudi, 08 juin 2006

Le nombre en lui-même importe peu. La symbolique, c'est surtout la définition du nombre : trois coups de couteau, sept personnes, cinq voitures, etc. et non pas simplement plusieurs, donc indéfini.
Cette rhétorique est dans mon pays très utilisée par les populistes d'extrême droite qui martèlent ainsi des statistiques qu'ils viennent évidemment d'inventer.
Si on fait un peu attention aux chiffres que ces gens peu fréquentables débitent, on apprend notamment qu'en 2020, la Suisse comptera de l'ordre de 143% de musulmans...
D'ailleurs, le jour où j'imposerai ma dictature à moi, je compte bien user et abuser de ces effets de manche lors de mes discours d'autoproclamation.

Sarko ne fait évidemment pas partie de ces gens-là, mais on voit bien, et ceci depuis longtemps, qu'il recherche les armes les plus efficaces pour sa campagne.

Écrit par : Ponte Facto | jeudi, 08 juin 2006

Le décorticage de discours est assez bien vu, mais au fond que l'élève ait 18 ou dix-neuf ans, qu'il soit en BEP ou en troisième ne change rien au tragique, à l'inadmissible de la situation. Ce qui est pourri, c'est de se servir de ce tragique pour tricoter sa petite rhétorique bien rodée, bien efficace, et faire mousser son ego.

Écrit par : Papotine | jeudi, 08 juin 2006

Mais il y a un implicite : les élèves de plus de seize ans et ayant eu affaire à la justice sont dangereux dans les collèges, ils doivent en sortir parce qu'ils menacent l'ordre et n'ont rien à faire là. On rétablira ainsi la paix dans les collèges qui sont, selon le cliché journalistique en vogue, le maillon faible de l'Éducation nationale. Les élèves de cet âge et avec ce profil sont rares, très rares ! Il y a des élèves dangereux, avec des comportements à risques en collège, mais ils sont pratiquement tous en dessous de cet âge.

Et, en fait, on a une sorte d'imposture : rien n'oblige un chef d'établissement d'accepter un élève de plus de seize ans dans son collège ou son lycée, rien. Il n'y a même pas besoin de prononcer une exclusion scolaire. J'ai connu des chefs d'établissement qui faisaient même signer des lettres de démission en blanc à ces élèves avant leur seize ans ou après. Si le chef d'établissement accepte un de ces élèves, c'est parce qu'il a cédé à des pressions diverses (il veut donner une nouvelle chance et il est humain, l'assistante sociale a insisté, l'inspecteur d'académie fait sentir qu'il a lui le vrai pouvoir de rétorsion en cas de refus, il faut remplir une classe pour ne pas avoir les profs à dos, il ne veut pas avoir un avocat sur le dos). La mesure ne sert donc strictement à rien. Elle existe déjà.

Écrit par : Dominique | jeudi, 08 juin 2006

> Il n'y a aucun élève de 19 ans ou même de 18 ans en
> troisième étant donné l'impossibilité de faire redoubler
> un élève trois fois dans sa scolarité du primaire et
> du premier degré du secondaire.

Pourtant, nous avions un élève de 3e majeur, l'année dernière. Les circonstances sont bien sûr exceptionnelles (à base de « [la principale] veut donner une nouvelle chance et [elle] est humain[e] »).

Écrit par : Vincent Ramos | vendredi, 09 juin 2006

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