jeudi, 25 mai 2006

Verbes négatifs synthétiques

[Ce texte est issu d'une discussion qui avait eu lieu en 2002.]

Le latin connaissait des verbes négatifs qui ne résultaient pas de l'addition d'un préfixe à un radical, mais de la contraction d'un adverbe avec le verbe. Ainsi, le verbe scio « savoir » avait son contraire avec nescio « ne pas savoir, ignorer » provenant de l'agglutination de l'adverbe ne. De la même maniere, le verbe irrégulier volo « vouloir » servait à former nolo « ne pas vouloir » et malo « préférer  » à partir de non et de male : novolo > no(v)olo > nolo. Malheureusement, ces verbes étaient semi-déponents et on avait aux autres personnes non vis, non vit... 

L'ancien français les a connus. Noloir, XIIe s. « Se ge, al roi nolent mentir, Ne li porroie dire
voir [vrai]. » (Florimont.) Maloir, 1237, Histoire de Meaux, aimer mieux, préférer. Ce sont des constructions analogiques de vouloir, lequel avait eu son infinitif refait de velle en *vollere sur la base de la première personne et avec une désinence plus régulière, cela en latin populaire. L'emploi de mal comme adverbe ne semble pas très intéressant car cela existe en français (maltraiter, maudire) et c'est négatif. En revanche, on peut former des constraires sur le modèle de noloir.

— Nouvoir : ne pas pouvoir. « Je neux venir », « Je nuis répondre ».
— Naire : ne pas faire. « Il nait son travail ».
— Nire : ne pas dire. « Je nis mot. »
— Nenir : ne pas venir. « Je nenirai demain. »

— Nettre : ne pas mettre. « Je nettrai ce vêtement. »

— Navoir : ne pas avoir. « Je navais vu le panneau. »

— Noir ; ne pas voir. « Je nois les problèmes. »

— Nevoir : ne pas devoir. « Nous nevons répondre. »

— Nalloir : ne pas falloir. « Il naut compliquer les choses. »

 

On voit les avantages de ce système. D'abord, cela varie les formations négatives qui sont effectuées avec quelques préfixes (in-, dé-, mé-, mis-). Ensuite, cela permet de réactiver une formation oubliée (sauf dans des termes rares comme nonchaloir, nonobstant). Enfin, on fait une économie singulière de particules négatives qui peuvent être réutilisée ensuite pour ces contraires de verbes fréquents sans aucun vrai négatif : « Je ne nends pas de cette eau-là » = « Je prends de cette eau-là. » Cela me permet de repousser l'objection de Luc Bentz alors : ce n'est plus de l'OuLexPo, mais bien de l'OuGraPo puisque la structure syntaxique est modifiée. Les inconvénients sont néanmoins multiples car on ne voit pas très bien dans certains cas la différence entre la négation soutenue (je n'aurais dit) et la négation contractée (je naurais dit). Ensuite, il y a quelques cas d'homonymie un peu ennuyeux (je nie et je nis). Mais cela peut redonner de la valeur à l'écrit et introduire des distinctions subtiles.

[Petit addendum : depuis le 11 mai, le Petit Champignacien figure dans les liens de Wikipedia français du fait de la catégorie OuGraPo de ce blogue.]

Commentaires

"Malheureusement, ces verbes étaient semi-déponents et on avait aux autres personnes non vis, non vit... "

Heu, ne confondez-vous pas déponent et défectif sur ce coup-là ?
Quant à malo, il me semble plutôt formé à partir de "magis" que de "male"... ( magis volo > *mavolo > mâlo avec un â long si je me souviens bien... )

Sans vouloir jouer les Miss Gaffiot bien sûr...

Écrit par : Mary Parapluies | jeudi, 25 mai 2006

J'accepte tous les reproches, justifiés.

Écrit par : Dominique | jeudi, 25 mai 2006

Bon, c'était juste pour dire que je suis désolée que le premier commentaire que je réussis à poster ici soit pour vous faire un reproche, alors que vous êtes une de mes idoles internautiques, un phare linguistique, parole de Lettres Classiques ! Tiens, je rime moi maintenant ?

Écrit par : Miss Gaffiot | jeudi, 25 mai 2006

Incidemment. (Fichtre, quelle prolixité aujourd'hui.) Je découvre toutes ces histoires d'OuGraPo et je suis très intéressée. Dans un roman que je suis en train d'écrire (prière de ne pas rigoler...), il y a une cité qui, isolée depuis longtemps du reste de la civilisation, a développé une variante particulière de français ; et je me suis donc livrée à divers travaux d'OuGraPo et d'OuLexPo à la Monsieur Jourdain, sans le savoir. Mais mes propres inventions n'arrivent pas à la cheville des vôtres et de vos comparses et maintenant que je les connais, je vais avoir du mal à m'empêcher de m'en inspirer... Vous avez un copyright ? Vous acceptez la collaboration romancée ?

Écrit par : Mary Parapluies | jeudi, 25 mai 2006

Cela me fait songer à un roman de SF qui imagine une petite communauté française sur une planète en dehors de la grande fédération anglophone et qui justement développe un français particulier (je ne me souviens plus du titre, ni de l'auteur).

Mes créations ne sont pas sous Creative Commons, mais je laisse les gens libres de les reprendre ou de les modifier, de les adapter, de les enrichir. Le copyright n'a aucune valeur en France, c'est la propriété lintellectuelle qui compte sans aucun enregistrement particulier et en fait je l'abandonne partiellement en publiant des choses que d'autres peuvent corriger (forums, blogues). Je ne peux pas me prononcer pour les autres participants qui, pour une part, lisent ce blogue. En tout cas, c'est bien de prévenir ou de demander.

Écrit par : Dominique | jeudi, 25 mai 2006

Cette proposition risque d'introduire beaucoup de confusion s'il revient à l'auditeur ou au lecteur de déterminer l'antonyme auquel se rapporte un verbe. Parmi les exembles cités, sauf erreur de ma part, seul "nettre" n'est pas ambigü.
- Nouvoir : mouvoir ou pouvoir ?
- Naire : faire, plaire, taire ou traire ?
- Némettre : démettre ou émettre ?
- Nire : dire, frire, lire ou rire ?
- Nenir : tenir ou venir ?
- Navoir : avoir ou savoir ?
- Noir : choir ou voir ?
- Nevoir : devoir ou revoir ?
- Nalloir : falloir ou valloir ?
- Nendre : fendre, prendre, rendre, tendre ou vendre ?
Et que dire des verbes commençant par la lettre N ? Le préfixe non- sans élision semble plus raisonnable, ou encore le préfixe in-...

Écrit par : Baleer | vendredi, 29 décembre 2006

Paradoxalement, mais j’étais bien au courant de ces agglutinations latines au temps qu’une ignorance totale régnait au sein de mes connaissances sur l’ancien français. Merci pour ce pointage.

Écrit par : David - Calling Cards | mercredi, 20 mai 2009

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