dimanche, 07 mai 2006

De l'accroche

Je m'étais promis d'écrire un billet sur le rapport entre fragment et totalité, discontinuité et linéarité dans les blogues, mais je me suis aperçu que le sujet était trop complexe et qu'il nécessitait au départ des billets sur des sujets plus limités.

Un billet n'est pas obligatoirement un énoncé unifié, il peut posséder des strates d'écritures différentes qui s'affichent clairement comme telles. Dans l'écriture traditionnelle, on peut établir des niveaux différents de texte par toute la titraille (titre, sous-titre, sur-titre, encadré, chapeau, intertitres) ou l'appareil (notes, références). Cela existe aussi dans les blogues, certes moins que pour un ouvrage encyclopédique ou un journal ou un essai universitaire, mais la hiérarchie des énoncés d'un billet emprunte ses procédés à d'autres formes de discours : le jeu et la bande-annonce. Dans un journal, la solution d'un jeu est plus ou moins cachée : on l'écrit à l'envers, on la donne dans une autre page ou au numéro suivant. La publicité dans les magazines joue souvent sur cette progression en reprenant le principe de Du, Dubon, Dubonnet par découvertes successives : on tourne les pages pour voir enfin le sens complet de l'énigme de départ. On pourrait aussi évoquer par exemple la campagne d'affiches de la célèbre Myriam qui tenait ses promesses en ôtant le bas. C'est un traitement feuilletonnesque destiné à retenir l'attention : on peut dire qu'il n'y a pas de bon dévoilement (spoiler) sans accroche préalable (teaser). Le discours joue donc à la fois sur le mystère et donc l'absence du sens, le désir du lecteur (renvoyant à d'autres sentiments plus sociaux comme la frustration), l'inscription de la lecture dans une durée et non plus seulement dans un espace : tout feuilleton est une manipulation du temps de l'autre.

Les listes de diffusion et les premiers forums Usenet ont utilisé cette stratégie envers le lecteur, mais d'une façon sommaire : des flèches descendantes renvoyant à une solution en clair. L'espace était identique et uni, l'écriture identique, il n'y avait que la distance de la taille de fenêtre, on n'était pas très loin des journaux. Puis il y a eu le Rot-13 qui permet de coder les énoncés et de les décoder par deux clics. Mais on est toujours dans le texte brut. Les blogues ou certains forums Internet et non Usenet permettent au contraire deux types de nouveaux dévoilements : le texte écrit en blanc sur fond blanc qu'il faut surligner pour pouvoir le lire, les applications du type mini-fenêtres Spoiler sur lesquelles il faut cliquer pour faire apparaître dans la même page un autre message. On en vient donc à un jeu avec le lecteur où il ne s'agit plus de révéler la fin d'un film, les réponses à un quizz ou une énigme, mais à un rapport de plus en plus interactif. Il peut ne pas y avoir de jeu autre que dans le rapport avec tel lecteur (réel ou supposé) en particulier, ce peut être un jeu d'initié. C'était bien sûr précédé par des énoncés comme une URL et l'affirmation « Surtout ne cliquez pas ! » (de quoi décider chacun à cliquer ou à attendre les réactions) suivie de «Je vous avais prévenus ! » Ce type d'interaction entre le locuteur et le récepteur transforme la temporalité des énoncés lus, le temps du lecteur ne lui est plus vraiment propre et il est partagé avec d'autres, sauf s'il refuse le jeu. Ces espaces de textes sont aussi des espaces de temps qui utilisent une architecture différente de celle de la page, du cahier, du livre : on a affaire à une autre vérité montrée et cachée à la fois. Cliquer, c'est passer dans une nouvelle dimension, tout comme avant tourner les pages ou faire défiler la bande video.

Cette forme d'accroche et de dévoilement se retrouve aussi dans les billets qui n'affichent que le début d'un texte à ouvrir. C'est juste un développement à partir des titres de courriers ou d'articles que l'on peut ouvrir ou non. Mais certains logiciels de blogues et les fils RSS permettent de produire des accroches plus longues que le simple titre. Il y a certes comme avant les jeux avec le désir du lecteur, mais on peut aussi avoir une transformation de l'écriture puisque ces accroches sont le seul espace visible ou référencé par les moteurs de recherche. Il se peut que les sacro-saintes introductions de rédaction narrative ou de dissertation soient modifiées à plus ou moins long terme, tout comme on a vu l'appareillage critique des devoirs scolaires et universitaires être modifié afin d'intégrer des URL. L'apparition du journalisme industriel au XIXe s. a de la même manière sonné le glas pour la rhétorique classique et ses expositions : ce n'est pas un hasard si l'ensemble des constructions de devoirs a été revu à la fin du XIXe s. afin d'abandonner les accroches qui établissaient d'abord une filiation et une captation de la bienveillance au profit de l'exposé du problème. Je ne suis pas certain qu'il n'y ait pas une sorte de régression morale et intellectuelle du moment que l'on écrit pour solliciter une attention et que le fait de vouloir être lu pervertit les introductions, donc les exposés suivants. Le jeu est à plusieurs bandes, il peut être innocent toutefois, mais pourquoi serait-on dupe ?

Commentaires

"tout feuilleton est une manipulation du temps de l'autre"

Oui, un essai de manipulation. Mais si on s'y prête volontiers, en souriant, est-ce encore de la manipulation ? dès qu'on a conscience de faire ce qu'on fait, et de ce qui a provoqué l'action, mais qu'on le fait quand même, la manipulation s'arrête. Ça demande un entraînement et de bonnes lectures (champignaciennes).

Ecrit par : Myriam | dimanche, 07 mai 2006

"Je ne suis pas certain qu'il n'y ait pas une sorte de régression morale et intellectuelle du moment que l'on écrit pour solliciter une attention et que le fait de vouloir être lu pervertit les introductions, donc les exposés suivants."

De quoi parle-t-on ? des lettres de Diderot à Sophie Volland et de Victor Hugo feuilletoniste, ou du sky-blogueur qui appelle son blog "XXX Live Cam Sex", pour avoir un blog populaire ?

S'il y a régression, elle vient de la façon dont on considère son lectorat potentiel. Le mépris du lecteur engendre la régression.

D'ailleurs vous écrivez vous même dans la note sur l'apostrophe : "tout discours est prononcé en présence de quelqu'un et pour quelqu'un même si c'est soi-même".
Ecrit-on pour autre chose que pour solliciter une attention ?

Ecrit par : LOBO | dimanche, 07 mai 2006

J'ai été frappé par cet article du NYT que j'ai déjà cité, il déclarait entre autres que les débuts de textes étaient de plus en plus rédigés afin d'être retenus par les moteurs de recherche, d'où des titres et des premiers paragraphes qui contenaient une foule de mots clés sans aucune recherche de l'accroche ou du factuel tel qu'on le conçoit depuis le XIXe s. Je me dis que les articles de blogues ou pour des forums peuvent modifier la forme traditionnelle des articles de presse (Qui ? quoi ? quand ? où ? etc.) et aussi le schéma des textes scolaires qui ont une forme très normée, que ce soit la rédaction de 6e ou la dissertation de terminale. Je ne sais pas trop quelle forme cela peut prendre, si ce sera plus avec un farcissage de mots clés mal reliés ou avec une formulation du type énigmatique, en « teasing » du type bande-annonce, avec une plus grande importance du rôle du destinataire, mais j'ai l'impression que les modèles vont évoluer. Je suis confus parce que ma réflexion est à l'état de brouillon.

Ecrit par : Dominique | dimanche, 07 mai 2006

« Dubo, Dubon, Dubonnet », si ma mémoire est bonne.

Ecrit par : Vincent Ramos | dimanche, 07 mai 2006

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