mardi, 02 mai 2006

Compter les blogues

Je continue dans les sujets méta, mais cette fois de manière moins polémique : c'est le problème des statistiques sur le nombre de blogues. Cette question de chiffres ne relève pas de l'exercice comptable seul : il y a un discours qui est tenu sur les blogues à partir des statistiques. Je sais que les sujets méta sont un des travers de la blogosphère institutionnalisée, mais je tente d'avoir une démarche différente, plus centrée sur le langage.

Je découvre dans Embruns un billet qui nous renvoie à une enquête faite par Blogonautes, enquête réalisée par l'envoi d'un questionnaire aux gestionnaires de plateformes. Toutes n'ont pas répondu et certaines sont assez importantes, comme mon hébergeur, monsieur Hautetfort. Cela donnerait en gros dix millions de blogues francophones, en rajoutant à la louche les blogues qui sont hébergés dans les pages perso d'un FAI (par exemple, un blogue propulsé par DotClear chez Free ou chez Neuf) ou qui ne sont pas sur une plateforme (par exemple, avec un nom propre de domaine). Ces blogues ne sont pas très nombreux, mais ils comptent parmi ceux qui ont la plus grande visibilité ou notoriété. Je prends la présentation des blogues par Chryde dans le dernier numéro des Inrockuptibles et lui cite 2 300 000 blogues selon Médiamétrie. Chryde parle encore de 25 millions de blogues dans le monde selon Technorati, alors qu'il n'en existait que 70 000 en 2003.

On a déjà un problème avec des chiffres aussi différents et il vient de la méthode, de l'outil employé. Technorati recense les blogues actifs durant les trois derniers mois seulement, il y a quelques oublis marginaux lorsqu'on compare les mots clés avec ceux de Blogpulse ou de Blogsearch, mais c'est malgré tout un moteur fiable, surtout lorsqu'on voit tous les ratés de Blogsearch qui tombe en panne tous les trois jours ou qui accepte une masse de publogues chez Blogger, refuse certaines plateformes. Le premier fait notoire, c'est la notion de blogue actif. Un tel blogue peut l'être s'il y a quatre ou cinq billets dans l'année, alors qu'un blogue sans billets depuis deux ans mais avec des commentaires qui arrivent toujours sera considéré comme inactif. Cependant, il existe des blogues qui contiennent une matière considérable et qui ne sont plus mis à jour, je pense par exemple à la Grande Rousse. Or lorsqu'on tente de faire le décompte des pages Web, on ne tente pas de regarder si la page a été mise à jour depuis dix ans : la Toile est pleine de ces fantômes. Il y a donc un présupposé : un blogue n'est considéré comme blogue que si le bloguemestre continue à écrire des billets, et cela signifie encore que le blogue est plus considéré comme un média chaud selon la terminologie de MacLuhan. Je précise que je ne suis pas d'accord avec cette idée, cela peut être un média chaud, mais le lecteur peut en avoir un autre usage : par exemple, y trouver des ressources documentaires exactement comme sur un site ou dans les archives d'un forum, d'une liste. L'outil statistique induit donc une vision des blogues d'abord comme espace actualisé.

Le deuxième fait vient de la progression incontestable du nombre de blogues. Cela se traduit dans les médias traditionnels par des titres comme le boom des blogs, la révolution des blogs, la folie des blogs, etc. Un journal parisien du soir déclarait qu'un internaute français sur dix bloguait, mais en mélangeant allégrement les gens qui tiennent un blogue et ceux qui les lisent ou y laissent un commentaire. Je crois que c'était ne pas voir la place très relative du bloguage dans les pratiques de l'Internet : une étude plaçait cette activité en treizième et dernière position parmi tous les usages de la Toile (courrier, conversation simultanée, recherche d'informations, téléchargement... C'est extrêmement marginal et cela l'est d'autant plus que les trois-quarts des blogueurs auraient moins de 25 ans. Néanmoins, l'idée que le bloguage est plus répandu en France qu'ailleurs me semble pertinente. Il faut voir encore que les adolescents ne se ruent pas sur les blogues : ils ont en fait des modes de communication multiples à différents moments de la soirée : téléphone, SMS, chat, liste MSN et blogue Le blogue n'est qu'une partie des outils, le simple prolongement d'autres activités de communication.

La différence entre les chiffres s'explique aussi par la prise en compte ou non des Skyblogs. 4 200 000 blogues, cela ne peut pas être passé à la trappe, d'autant que les Skyblogs ont contribué à faire connaître ce support au plus grand nombre. Un discours souvent tenu dans les baronnies de la blogosphère, c'est que les Skyblogs ne sont pas des blogs. Il y a alors deux types de discours. Le premier, celui tenu par le grand public, c'est l'orthographe approximative ou inventive, les messages convenus et codifiés, la pauvreté du contenu (listes recopiées, photos des potos, et lâchez vos coms). Je ne suis pas certain que beaucoup de blogues d'adultes ne répondraient pas à ces critères. Ces blogues ont une fonction sociale et ce sont des étapes dans un processus de construction de soi, d'où le fait que beaucoup de Skyblogs sont vite abandonnés, puis recréés autrement. Les chiffres du tableau sont d'ailleurs assez éloquents : il y a autant de visiteurs uniques pour les Skyblogs que de nombre de Skyblogs parce que le même individu va créer plusieurs Skyblogs successifs ou bien ne jamais les utiliser. Le second discours est technique : les Skyblogs ne permettent pas l'affichage de liens extérieurs, que ce soit dans les billets ou dans la bloguerôle. Or ce qui est bien à la base des blogues, c'est le fait d'écrire un billet avec des liens pour renvoyer à des documents extérieurs par comparaison de textes : c'était la première fonction des blogues (l'ordre des billets ne constituait pas un but en soi, mais une nécessité). On voit trop souvent les blogues comme des journaux intimes alors que cet usage est venu après. Les possibilités des Skyblogs font qu'ils fonctionnent en cercle fermé, en communauté, mais cela peut être aussi vrai sur des plateformes où des adultes écrivent alors que le système des liens est très ouvert. On a donc quelque chose d'hybride, un peu blogue, un peu anneau de sites personnels sur un thème.

Le quatrième point concerne les jugements que l'on pourrait porter sur la nature des blogues en fonction de leurs possibilités. J'ai lu qu'un blogue sans podecasseroupettes, ce ne serait pas un vrai blogue. Mais cette possibilité d'écoute ou de visionnage est aussi offerte par des pages Web. Ce n'est pas spécifique et cela n'a rien d'impératif, sauf si on veut imposer un modèle. Un autre fait serait la possibilité d'écrire des commentaires, approuvés ou non. Là, je serais plus d'accord : la troisième grande particularité d'un blogue, c'est la partie forum et donc l'interactivité. Mais on pourrait dessiner ainsi un schéma avec des cercles qui se coupent plus ou moins : les blogues antémodérés, les blogues sans commentaires, les blogues sans commentaires mais avec forum associé, les blogues avec des commentaires ouverts pour certains billets et non d'autres... On en vient donc à une vision plus en monades qu'avec un objet unique et intangible qui serait le blogue pur. L'outil est déjà un peu composite au départ puisque ce n'est pas vraiment du site, pas vraiment du forum. Il y a donc des usages multiples des blogueurs qui font avec l'outil des choses qui n'étaient pas prévues au départ. Et les contours de l'objet blogue sont devenus très flous parce qu'ils croisent d'autres outils.

Si l'on se place du point de vue des barons de la blogosphère, certaines formes historiques sont plus représentatives du blogue : par exemple, un blogue qui ne serait constitué que de bandes dessinées sans commentaires comme celui de Trondheim ou un blogue consacré uniquement au podecassorchidées ne seraient pas de vrais blogues. Cette sorte d'intégrisme – au sens premier du terme et non dans son sens actuel – n'est pas du tout absurde : le fondement des premiers blogues est bien la possibilité de vérifier les sources documentaires,par les liens, puis de réagir au propos. Mais l'objet s'est transformé par la présence de nombreux outils. Je déplore la chattisation, la communautarisation, la transformation en pages publicitaires ou bien le nivellement par le podecassarpions qui contient souvent encore moins de minutes de cerveau disponible qu'une émission de TF1. Le fait est que l'objet blogue qui était déjà hybride par nature l'est devenu encore plus parce que ses utilisateurs inventent ou retrouvent d'autres formes d'activités, de présence, de relations à partir des outils qui leur sont proposés, ce n'est quand même pas par hasard si la première dérive des blogues a été le diarisme engendré par le classement des billets (les sites de journaux personnes sur des sites étaient lourds à gérer). C'est donc un ensemble de nébuleuses dont le statut est imprécis. . .

Trackbacks

La problématique du comptage des blogs

Suite à la publication de notre tableau des chiffres-clés de la blogosphère francophone, Le Petit Champignac illustré publie un long mais fort intéressant post sur le problème du comptage des blogs...

Trackback par : L'observatoire des blogs francophones | mardi, 02 mai 2006

Commentaires

"Toutes n'ont pas répondu et certaines sont assez importantes, comme mon hébergeur, monsieur Hautetfort." > Le problème c'est que Monsieur Haut et Fort (comme monsieur Blogspirit, qui est son double), ne communique pas sur ses chiffres.

Toutefois, le Journal du Net comptait, en mars, 100 000 blogs pour els deux plateformes. Ce qui n'est pas mal, mais pas faramineux non plus (Over-blog en compte plus de 250 000 sur une seule plateforme).

Écrit par : XIII | mardi, 02 mai 2006

Oui, j'avais lu ces chiffres. Cependant, il y a pas mal de choses à pondérer : Over-blog comme Canal-blog ont eu beaucoup de faux blogues ou de blogues pornos qui ont été ensuite fermés. Il y a aussi des blogues de réserve en cas de défaillance du blogue principal, ou bien des adresses juste destinées à héberger les images alors que le blogue actif se trouve ailleurs avec une capacité de stockage bien moindre. Je ne parle même pas de Blogger qui est une auberge espagnole et qui est envahi par les publogues. Il y a donc une masse de déchets et les chiffres peuvent se rapporter à des choses très variables selon l'interprétation des plateformes : nombre de blogues ouverts (cela doit être le chiffre des Skyblogs), nombre de blogues encore hébergés. Je ne conteste pas les stats, simplement je dis qu'elles posent énormément de problèmes ; je pense que la galaxie blogue peut bien contenir dix millions de blogues francophones, mais que tous ne sont pas sur le même plan et que l'on n'est pas d'accord sur ce que cela désigne ou même sur l'existence de l'un d'entre eux (les Skyblogs détruits et enterrés sont toujours considérés comme faisant partie du total alors que chez une autre plateforme cela ne fera plus partie du lot).

Écrit par : Dominique | mardi, 02 mai 2006

La Grande Rousse que vous citez semble avoir disparu de la toile au profit de je ne sais quelle compagnie aérienne. Ou existe-t-il un autre lien que celui que vous proposez ?

Écrit par : Pierre Enckell | mercredi, 03 mai 2006

Je viens de modifier l'adresse. J'avais signalé il y a quinze jours environ que les deux blogues (celui sur plateforme et celui avec domaine propre) avaient disparu, mais que l'on pouvait trouver des archives à une autre adresse. J'étais un peu embêté parce que cela ressemble à un repiquage par quelqu'un d'autre puisque le blogue n'est plus actualisé, donc j'ai hésité pour savoir comment le présenter. Normalement, on peut retrouver les billets (non les commentaires) de la plupart des blogues dans Webarchives, mais c'est une solution qui n'est pas tout à fait franche lorsque quelqu'un a détruit son blogue ou son site.

Écrit par : Dominique | mercredi, 03 mai 2006

Protect me from my friends, I can take care of my enemies !

Écrit par : Pierre Enckell | mardi, 09 mai 2006

Je viens d'éliminer l'importun, c'est le quatrième pourriel en une semaine. Je dois visiter régulièrement le tableau de bord pour voir si l'on ne place pas de faux rétroliens (trackbacks, invisibles dans les derniers commentaires). Je constate qu'il y a de plus en plus de robots qui viennent par ici.

Écrit par : Dominique | mardi, 09 mai 2006

Xwtl crouitch ! ziouuuuuuu trrrrrrrr clok... bzzzz

Écrit par : Ponte Facto | mardi, 09 mai 2006

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