vendredi, 07 avril 2006
Une histoire pudique
Ce texte est écrit en margueritedurassien, sorte de langage ésotérique et codé apparu à la fin du XXe s. et principalement pratiqué par des femmes, un peu comme le nushu en Chine. Le margueritedurassien a donné naissance à une école littéraire d'une très grande diversité de styles et de tempéraments, tous fort originaux (Bernheim, Redonnet, Laurens, Guibert, Angot).
Il a lu les mots. Ça parlait d'un livre. L'Enfant d'octobre. D'autres mots. Encore des mots. Oui, des mots. C'est cela, vraiment : des mots. Un livre qui parlait du petit G. Oui, le petit mort dans la Vologne. Toujours. Des mots pour dire le mort. Encore, le mort. Le corps mort. Et puis les corbeaux. Le corps dans l'eau. Le corps mourant et les cormorans. Au fil de l'eau et des mots, c'était ça : un corps qui n'en finit pas de mourir, de pourrir, de nourrir des mots de mort, des maux de crâne et les factures d'Alka-Seltzer. Oui, absolument, ça parlait absolument. C'était toujours la mère qui parlait.
Quelqu'un prenait sa place, sa parole, ses mots. Encore. Ça parlait. Elle parlait. Qui ? Elle. Christine V. Absolument. C'était elle qui écrivait son histoire, mais ce n'était pas elle. Oui, ces mots étaient déplacés.
Il s'est alors souvenu. En 1985, il devait étudier le roman de la folle de la rue Saint-Benoît, l'Amant. Il lisait ces mots à voix haute avant les cours et il éclatait de rire. Oui. Absolument. Ça le faisait rire. Ces mots qui ne veulent rien dire. Ces phrases égocentriques, ces répétitions qui reviennent toujours avec les mêmes mots plats et passe-partout, cette complaisance vulgaire dans la déréliction. Il la trouvait vulgaire. Elle l'était.
Et puis Marguerite D. a parlé à la place de Christine V. C'était avant sa rencontre mystique avec Éric C. Elle voyait tout. Mieux que Rimbaud et qu'Hugo. Elle était Christine V. Absolument. Oui. Elle aurait même demandé son inculpation, mais le juge d'instruction l'avait refusée parce que la littérature n'est pas un crime.
Il s'est encore souvenu. Le cimetière où se trouve le petit G. est celui où se trouvent ses arrière-grands-parents, sa grand-mère et beaucoup de cousins, d'oncles et de tantes. Il a joué, enfant, sur les bords de la Vologne. Il pourrait dessiner de mémoire tous les lieux, indiquer la place des rues, des ponts, les maisons disparues. Bruyères, Cheniménil, Jarménil, Lépanges, Éloyes, le Boulay, la Neuveville, tous ces noms chantent à sa mémoire. Ce sont les lieux où il s'est ennuyé et distrait, où il a lu des livres de hasard, rencontré des cousins inconnus, passé des heures creuses à guetter la pendule ou bien trop vite remplies. Peut-être avait-il croisé Christine V. dans un bal populaire ou dans une réunion de famille. Peut-être. Et elle est peut-être une cousine. Peut-être.
Il avait voulu savoir ce que ses proches parents disaient. Tout le monde parlait du petit G. et de Christine V., mais il y avait le silence. Un silence très fort. Le silence des gens qui se méfient des mots des autres. Il était devenu un autre, un intrus dans cette communauté, parce qu'il venait de l'autre côté des montagnes. Il avait alors compris que la parole est irréductible à l'être et que ne pas dire, c'est être aussi et signifier l'existence de l'autre comme différent, que l'on peut parler à la place des autres mais que cela n'a alors aucune valeur, que ce n'est pas de l'autisme ou de l'omerta mais de la dignité dans un autre système de valeurs (relire l'analyse de Barthes sur le procès Dominici pour comprendre).
En fait, il n'avait rien à dire. Sauf qu'il voit le saccage d'une énonciation maladroite et malfaisante. Et puis.les lieux ou les visages de son enfance caricaturés au possible. Je suis du côté de Christine V. Résolument.
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Trackbacks
Cahier de l'Herne n°86 - Marguerite Duras
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Commentaires
Dérision et émotion, quel mélange fort !
Ecrit par : lamkyre | vendredi, 07 avril 2006
Alors. Alors, d'avoir lu ce texte, de l'avoir lu, oui, il me vient, outre l'envie de rire absolument, celle de dire à l'auteur qu'il excelle -- il excelle, certes -- dans le pastiche, non, pas le pastis, le pastiche, comme, de toujours c'était su, dans le reste, il excelle.
Ecrit par : Jacques Layani | vendredi, 07 avril 2006
Je me souviens parfaitement de la phrase qui m'a fait arréter Duras. Je lisais l'Amant parce que le film m'avait ennuyé. Au bout de quelque page, je tombe sur cette phrase. " Jalouse elle est ". J'ai posé le livre et ne l'ai jamais rouvert. Rejet du elle est, mise en valeur du jalouse, allitération vague ? C'est joli. Mais cette langue qui dérive sans cesse m'ennuie au plus haut point, et, trés honnètement, la pasticher est trés facile : lexique pauvre, syntaxe simple, énonciation autobiographique, jeu sur les répetitions, les assonances qu'on retrouve dans toutes les comptines ou dans les poésies de collègien.
Et ce style a fait école, il assure aux lecteurs "de ne pas se prendre la tête", tout en ayant une patine pseudo-poétique qui cherche à faire croire qu'il s'agit bien de littérature et non de roman de gare. Le tout à la première personne parce qu'une histoire vraie, c'est quand même mieux, surtout pour masquer une absence d'idée ou de vision.
Quant au cinéma de Duras et ces longs gros plans séquences assortis d'une voix off reprenant ce "style", il a la même absence d'âme et de grandeur, les mêmes tics érigés en esthétique.
Oups... pardon...
Ecrit par : LOBO | vendredi, 07 avril 2006
"Et ce style a fait école, il assure aux lecteurs "de ne pas "se prendre la tête", tout en ayant une patine pseudo-poétique qui cherche à faire croire qu'il s'agit bien de littérature et non de roman de gare."
Je suis bien d'accord : "chercher à faire croire" est vraiment crispant ! le margueritedurassien, c'est une langue qui se regarde écrire.
Ecrit par : Papotine | vendredi, 07 avril 2006
J'ai écrit ce billet à cause de la polémique toute récente qui est née de la parution du dernier roman de Philippe Besson, le romancier chéri par les cinéastes, et de l'action judiciaire qui sera entamée contre lui. Cela m'a ramené très loin en arrière.
Ecrit par : Dominique | vendredi, 07 avril 2006
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