mardi, 04 avril 2006

Blogue et mysticisme

Un fait m'a frappé lors de la fermeture de plusieurs blogues que je suivais : tous les auteurs évoquaient le poids que faisait sentir leur lectorat sur leur écriture. Ils se sentaient contraints à cause des réponses ou des liens qui impliquaient une acceptation ou des disputes, un mode d'écriture qu'ils n'avaient pas choisi, une falsification des rapports (parce que l'on commence à s'exprimer d'abord pour soi, puis pour trouver les autres, et pas vraiment pour rester avec les autres qui ne songent pas tout à fait comme nous ou qui semblent trop nous ressembler). On gribouille dans son coin et puis on est dépassé quand viennent des rapports humains de plus en plus complexe, surtout s'ils interfèrent avec les rapports humains des mêmes personnes dans la rue ou au bureau ou la salle des profs. Comment écrire des choses encore un peu personnelles (même si elles n'ont rien de choquantes ou de risibles) lorsque l'on est sous le regard d'un qui devient tous ?

Le deuxième fait à m'avoir frappé, c'est le fait de dire que l'on tourne en rond, que cela ne débouche sur rien, que l'on n'a plus rien à dire. Pourtant il suffirait d'une pause, d'un temps de respiration, le temps de voir des fleurs, d'aller au cinéma, de lire des livres que l'on imaginait pas, de prendre un disque au hasard, d'accepter quelqu'un d'autre dans sa vie au détour d'un café ou d'une simple phrase dite platement. Mais c'est comme si toutes ces vies devaient être closes à jamais parce que l'identité qui devait être affirmée s'est montrée comme une chose parfaitement close. J'ai été étonné en voyant le poisson d'avril de Marione

Les deux faits ne sont pas significatifs par eux-mêmes, mais réunis ils donnent un sens terrible à la forme de certains blogues : l'expérience mystique. Dans la mystique, on veut toujours atteindre la complétude tout en se souciant du regard d'autrui (que l'on écarte apparemment, mais que l'on tient au courant malgré tout), et puis chaque retour à la réalité après l'ascension se retrouve comme un dénigrement de soi (je ne vaux rien, vous avez tort de vous intéresser à moi, je n'ai vraiment plus rien à dire). Il y a un rapport étroit entre l'écriture autobiographique et l'écriture mystique car toutes les deux sont à la fois des résurgences d'un passé et les constructions d'un être à venir, mais qui ne peut pas venir en bonne mystique. Il y a aussi un rapport étroit entre la forme d'un blogue et la mystique parce que l'on cherche une sorte de création de soi dans une fusion, tout en la refusant lorsque la fusion nous nierait.

Il existe un vrai rapport entre écriture mystique et écriture biographique. La mystique suppose que l'on va vers la complétude tout comme le blogue, mais une fois que l'on atteint presque le but la descente est immédiate et terrifiante parce que l'on se retrouve encore plus bas que terre et plus vil que ce que l'on croyait. Toute mystique repose d'abord sur une construction de soi à travers l'autre absolu qui peut être Dieu ou un non Dieu tel que la poésie ou le communisme ou le Marché ; toute construction autobiographique demande une forme d'absolu du visage.

Mais on se trouve face à plein de contradictions lorsque l'on doit répondre aux images des autres qui nous demandent de suivre leur image (du moins le croit-on), puis on se trouve enfermé en elle, puis on a l'impression de ne plus avoir rien à dire alors qu'il y a des jardins, des livres, des enfants, des films, des plats, des musiques, qui ne nous résument pas, mais qui sont une part de nous. Comment être dans cette multitude d'images ? Revenir à l'expérience mystique-biographique, ou bien revenir à soi, simplement, sans trop demander aux autres et sans croire que tous les autres nous jugent tel un Dieu infernal.

La difficulté est d'être humain. Nous voulons tous (sauf quelques abrutis) exprimer le meilleur de notre être et le montrer parce que nous pensons aux autres. Mais la mystique nous fait croire que nous ne sommes rien ou que nous pouvons être tout (ce qui revient au même). Et dans les blogues, il est difficile de déceler ce qui est construction de soi choisie comme chez Chateaubriand ou Rousseau et puis interaction avec l'environnement. La distance est moindre dans ces constructions provisoires et révisables. Je est un autre, comme disait l'Autre.

On va me dire que je dérape, que j'ai trop lu d'Omar Khayam ou de sainte Thérèse d'Avila, mais pas du tout ! Nous écrivons pour nous d'abord, puis pour quelques-uns, et enfin pour un plus grand groupe jusqu'au moment où l'on a envie de reprendre ses billes pour dire : je suis ailleurs, je fais autre chose, je suis un autre. Parce que l'on ne peut pas se construire complètement avec les autres qui sont arrivés par hasard, parce que l'on veut être aussi libre du système oppressant que l'on a construit soi-même, parce que les autres nous obligent à écrire des tas de choses que l'on ne pense pas juste pour montrer que l'on est d'accord avec eux alors que l'on voudrait être authentiques. Le propre du mystique, c'est qu'il n'est pas du tout un gourou et qu'il refuserait même tous les disciples en les accueillant avec des bâtons, mais il ne peut rien sur ce qui se fait autour de lui. L'expérience mystique comme l'expérience biographique ou l'expérience blioguistique doivent être des échecs. C'est la règle du genre.

Commentaires

Je suis soufflée. De tant de clairvoyance. Et crois-moi ce n'est pas un souffle mystique cette-fois !
Est-ce la raison pour laquelle tu écris si peu sur toi dans ce blog Dominique ?

Écrit par : shah- très mystique | mercredi, 05 avril 2006

Je suis embarrassé pour répondre. En fait, j'ai commencé à écrire sur Internet dans des forums ou des listes de diffusion où j'ai déjà livré une très grande partie de moi, trop peut-être, mais ma pratique régulière d'Internet est plus ancienne et plus approfondie que celle de beaucoup de personnes (sans que je puisse jouer au dinosaure). Donc, je n'ai déjà pas le même rapport avec les blogues que bien des personnes, mon histoire internetienne n'est pas la même que celles d'autres blogueurs : je suis venu dans cet espace après avoir énormément écrit (des choses pas mal mais aussi des idioties voulues ou non). Il y a donc des choses que je n'ai plus à dire ou qui n'ont pas besoin d'être dites puisque je maîtrise un peu cet espace. Et quand j'ai ouvert mon premier blogue, je ne me suis pas posé la question du sujet qui serait moi et mes centres d'intérêt, mes sentiments ou ma vie quotidienne (même si je crois que le locuteur est toujours au centre). En fait, j'en parle, mais toujours par un biais, une allusion, une plaisanterie, un troll, une citation, un thème bien précis et pas fréquent que certains pourront reconnaître.

Écrit par : Dominique | jeudi, 06 avril 2006

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