lundi, 31 octobre 2005

Retour au schibboleth

Un jour, par exemple, quelqu'un évoqua les diverses manières dont les agents se font prendre. untel, qui avait opéré en Hollande pendant la Deuxième Guerre mondiale, nous apprit que les Hollandais faisaient prononcer aux suspects le nom de lieu Scheveningen, et qu'aucun Allemand n'étant capable d'y réussir à la perfection, plusieurs avaient été en conséquence terminer leurs jours au fond d'un canal. Cela fit s'esclaffer un autre, qui avait travaillé en France contre l'Abwehr :

— Nous, on leur faisait prononcer vingt-deux. À tous les coups, avec un Fritz, c'était vingd-teux qui sortait. Vingd-teux une fois, vingd-teux deux fois, vingd-teux trois fois. Adjugé. Au poteau.

— C'est comme cet espion allemand, parachuté en Angleterre avec le chapeau melon, le parapluie et l'accent d'Oxford, et qui a voulu prendre le train. « Two and six », fait le préposé. L'Allemand donne deux livres et six shillings. Les bobbies accourent. C'était naturellement deux shillings et six pence... Ils l'ont pendu, conclut avec sobriété un troisième clubman.

— Il y a mieux, dit encore un autre. (J'ai horreur des gens qui disent « il y a mieux » ou « j'en connais une meilleure ».) Les Américains, avant l'opération Torch, avaient envoyé des agents en AFN. Parlant parfaitement le français, portant le béret basque et sachant réclamer une baguette de pain bien cuit. Des gars d'OSS, naturellement. Vous savez comment ils se sont fait ramasser ? À table, pour manger, ils gardaient l'avant-bras gauche sur les genoux comme de bons Yankees bien élevés. Si jamais j'avais fait ça devant mon père... Il paraît que c'est Darlan qui les a fait fusiller.

— Le procédé est ancien, dit le prince Commène, qui, sans appartenir au club, y venait quelquefois avec l'un de ses amis, lequel était de la partie. On appelle cela un shibbolet.

Nous voulûmes savoir pourquoi. Il s'étonna poliment de notre ignorance.

— Voyons, c'est dans la Bible ! Juges XII 6. Les hommes de Galaad avaient occupé le gué du Jourdain et coupé la retraite des hommes d'Éphraïm à qui ils faisaient la guerre. Si quelqu'un demandait le passage en affirmant qu'il n'était pas d'Éphraïm, ceux de Galaad lui faisaient prononcer shibbolet, qui veut dire rivière en hébreu. S'il disait sibbolet comme un Éphraïmite, il était égorgé sur le coup. L'Ancien Testament nous apprend que quarante-deux mille hommes périrent ainsi.

 

Vladimir Volkoff, le Berkeley à cinq heures

Notes :

1. J'ai consacré un autre texte au schibboleth (graphie allemande). Stéphane a rappelé le Schild en vried flamand dont est dérivé ce Scheveningen (nom d'un lieu flamand et non néerlandais).

2. Le vingt-deux germanique est un truc chez Volkoff. Un Alsacien se trahit ainsi dans Langelot agent secret.

Commentaires

C'est vrai tout ça ? En tout cas j'ai trouvé ça vachement interessant !

Écrit par : Hazélize | lundi, 31 octobre 2005

Dominique : « Stéphane a rappelé le Schild en vried »

Et pourquoi pas « frite » tant que vous y êtes ? C'est *vriend* !

« flamand dont est dérivé ce Scheveningen (nom d'un lieu flamand et non néerlandais) »

Ces bouffeurs de fromage blanc s'approprient tout :

http://www.scheveningen.nl/

Écrit par : Stéphane De Becker | lundi, 31 octobre 2005

SDB : Et pourquoi pas « frite » tant que vous y êtes ? C'est *vriend* !

Vous pouvez parler, vous ! Vous n'étiez même pas fichu de vous souvenir de la forme du « et » flamand... Quand je pense que vous êtes appointé par l'administration fédérale dans la capitale. Ne nous étonnons plus si la Belgique va si mal après ça.

Écrit par : Dominique | lundi, 31 octobre 2005

Hazélize : C'est vrai tout ça ?

Le schibboleth figure bien dans la Bible. Le schild en vriend est un fait de l'histoire de la Belgique : les chevaliers français ne pouvaient pas prononcer la gutturale néerlandaise (celle de ch). L'histoire de Scheveningen me laisse fort sceptique : les Belges comme Brel disent Chvéningue (Mon père disait). Les anecdotes à propos de la main gauche au cours d'un repas se trouvent dans tous les manuels de bonnes manières, je l'avais appris au sujet des Britanniques et puis j'ai été déçu en les voyant pour de vrai : ils mangeaient tous en se servant des couverts à la française ! Quant au vingt-deux cela me semble un peu tordu : on sait bien que le d a tendance à assimiler le t lorsque l'on parle un peu vite, beaucoup de Français disent vindeux sans même s'en rendre compte. En revanche, il existe une tendance chez les Alsaciens ou chez les Suisses allemands à faire entendre le g dans vingt, par hypercorrection et souci de l'orthographe.

Écrit par : Dominique | lundi, 31 octobre 2005

Il n’y a aucun rapport entre Scheveningen, qui est un faubourg de La Haye (Pays-Bas), et « Schild en Vriend ». Ce dernier (littéralement : « Bouclier et Ami ») serait en fait, me suis-je laisser dire, la déformation de « des Gilden Vriend », soit : « Ami de la Guilde ». Quoi qu’il en soit, ce schibboleth-là renvoie à la bataille dite des éperons d’or (1302), lors de laquelle la chevalerie française se fit hacher menu par des manants flamands, et qui est devenu, pour les Flamands, une véritable épopée nationale après qu’une certain Henri Conscience, Anversois d’origine française, et eut fait le sujet d’un roman populaire, « le Lion des Flandres ».

Quant au premier schibboleth, Scheveningen, je l’avais déjà lu quelque part, mais je ne suis pas sûr qu’il soit authentique.

Écrit par : Torsade de Pointes | lundi, 31 octobre 2005

La dernière note de Langue sauce piquante est consacrée à un schibboleth serbo-croate : http://correcteurs.blog.lemonde.fr/correcteurs/2005/11/post_1.html

Écrit par : Dominique | mercredi, 02 novembre 2005

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