lundi, 05 septembre 2005
Les deux poètes
Il arriva au collège, pâle et défait, les yeux rongés par l'insomnie et de la plus fâcheuse humeur.
M. Manuel qui, pendant cette longue attente, avait été cuisiné par le principal, jeta sur le poëte un regard sévère.
— S'il vous plaît, monsieur, lui dit-il d'un ton rude, faites votre classe.
Tellier, heureusement, avait eu le temps de se ressaisir. Il avait dit quelques mots à voix basse à l'un de ses dévoués séides. Il regardait avec un flegme plein d'insolence le principal qui souriait de toutes ses dents, qui souriait comme dut sourire l'ogre quand il aperçut le Petit Poucet.
— Monsieur l'inspecteur, dit Tellier avec le plus grand sang-froid, j'ai constaté que, dans la classe de rhétorique, on ne fait pas une place assez large à la poésie contemporaine, et j'ai tenu à réparer, autant du moins qu'il est en mon pouvoir, cette regrettable méprise.
« Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers ses élèves, montrez à M. l'inpecteur, que vous n'ignorez rien de nos poètes les plus modernes. »
Sur un signe du maître, un rhétoricien se leva et déclama avec beaucoup de sentiment un poème de Lecomte de Lisle. Un autre dit un sonnet de François Coppée, enfin un troisième, sur un clin d'œil de Tellier, récita une poésie de M. Manuel lui-même, le sonnet intitulé l'Absinthe qui, d'ailleurs, n'est pas un chef-d'œuvre ; on en jugera pas ces deux vers :
L'absinthe, ce poison couleur de vert de gris
Qui vous rend idiot, avant qu'on ne soit gris.
M. l'inspecteur, dont la vanité de poète était agréablement chatouillée par cette flatterie, écoutait avec recueillement ses propres rimes ; un sourire béat s'épanouissait sur son visage. Il était aux anges. Quant au principal, il allait et venait comme un tigre en cage et décochait à Tellier, toujours impassible, des regards de basilic.
La récitation terminée, M. Manuel mit les pouces dans les poches de son gilet et après une petite toux préparatoire, prononça quelques phrases de circonstance.
— Messieurs, dit-il, je sais beaucoup de gré à votre professeur, de se conformer à l'esprit des nouveaux programmes, d'essayer de vivifier par la connaissance des poètes contemporains les études classiques qui, jusqu'ici, il faut l'avouer, ont obéi à une tradition un peu pédantesque...
Pendant dix minutes, M. Manuel parla d'abondance sur ce thème. Il ne se retira qu'après avoir félicité Jules Tellier de son intelligente initiative.
Gustave Le Rouge, Verlainiens et Décadents
19:32 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note



Commentaires
Des regards de basilic ? !
Écrit par : Papotine | lundi, 05 septembre 2005
Le basilic est une sorte de lézard ou de serpent auquel les anciens prêtaient le pouvoir de tuer par son seul regard. « Entre tous les serpens, le basilic est le plus venimeux. » (Paré) L'expression « des yeux de basilic » se trouve chez Littré : regard de courroux ou de haine. Aucun rapport avec l'autre reptile nommé le basilic qui vit en Amérique : c'est un animal fort paisible.
Écrit par : Dominique | lundi, 05 septembre 2005
Qu'il est mignon ce petit roi !
http://www.mythes-et-legendes.net/basilic.php3
Écrit par : Papotine | lundi, 05 septembre 2005
Le basilic était aussi une sorte de canon par une métaphore évidente avec l'animal fabuleux. Il est frappant de voir que beaucoup de noms de canons anciens étaient des noms d'animaux : la coulevrine, la crapaudine, le faucon, le fauconneau, le serpentin, le griffon, le scorpion. Tous des prédateurs ou des tueurs ; pour la crapaudine, le rapport métaphorique est plus compliqué et il vient du fait que l'on associait le crapaud à la pierre selon des croyances faussement scientifiques.
Écrit par : Dominique | mardi, 06 septembre 2005
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