mercredi, 17 août 2005

Enchâssements

Ton poil, ton œil, ta main, crespé, astré, polie,

Si blond, si bluettant, si blanche (alme beauté)

Noüe, ard, touche, mes ans, mes sens, ma liberté,

Les plus chers, les plus prompts, la plus parfaicte Amie,

 

Mais ce nœud, mais ce feu, mais ce traict gaste-vie,

Qui m'enlace, qui m'enflamme, & me navre arresté,

Estreinct, encendre, occit, avec cruauté,

Quel cheveu, quel flambeau, quel dextre ennemie ?

 

Phœbus, Cypris, l'Aurore (Ange du plaisant jour)

Ton poëte, la Mère et ta cousine Amour,

Porte-crins, porte-rais, porte-doigts aggréables,

 

Puisses-tu donc beau poil, bel œil, & belle main

Lier, brusler, blesser, mon cœur, mon corps, mon sein,

De cordelles, d'ardeurs, des playes amiables.

 

Marc Papillon de Lasphrise.

 

Quelques remarques sur le vocabulaire pour commencer. Le verbe bluetter signifiait étinceler, le terme figure dans d'autres poèmes de même époque. Alme veut dire qui nourrit (cf. Alma mater) et par extension qui réjouit, qui rend heureux. C'est un latinisme que l'on trouve aussi chez Montaigne. Encendre, ce n'est pas incendier mais couvrir de cendres et donc noircir. Le verbe ardre, brûler, se conjugue ard, d'autres textes donnent art. Le verbe navrer est à prendre au sens plein, il voulait dire blesser moralement ou physiquement, il s'est affaibli ensuite à l'époque classique. Les mots composés (gaste-vie, porte-doigts) sont des néologismes de Papillon : il suit l'exemple de Ronsard qui recommandait ce genre de constructions.

Ce poème amène moins de surprises que les précédents. Il s'agit tout d'abord d'un blason du corps féminin à travers trois parties (chevelure, œil, main). Le thème est plus que conventionnel : il s'agit d'une forme usée tant il y a eu de blasons à la Renaissance. Chacun des détails permet ensuite de construire un réseau sémantique par le biais d'un rapport métaphorique : ligature, feu, flèche. C'est encore d'une banalité effroyable tellement il y a eu abus de ces images de la part des pétrarquistes (cf. le poème de Du Bellay contre les pétrarquistes). Ensuite, on a un rythme ternaire qui correspond à la forme dite par enchâssement. Cette architecture a été très en vogue chez les Grands Rhétoriqueurs à la fin du XVe s., je donnerai après un autre exemple par un contemporain de Papillon : Sponde.

Il faut lire le poème presque verticalement, en prenant un élément sur trois. C'est justement là que les difficultés se présentent : Phébus n'est pas relié au feu et aux rayons, c'est Vénus, Papillon a privilégié l'image d'Apollon comme dieu à la chevelure foisonnante ; Vénus est aussi liée à la Mère qui est peut-être la Vierge et c'est paradoxal. Si l'on prend les phrases verticalement, on s'aperçoit alors que la structure est en miroir : l'œil qui enflamme fait brûler un autre flambeau. On retrouve alors la dualité déjà indiquée à propos de la nonne Théophile qui est prise entre son engagement religieux et l'amour. La phrase se révèle parataxique : il faut ou combler l'absence de certains mots, ou bien imaginer de relier un élément soit à ce qui précède, soit à ce qui suit. Dans ce dernier cas, on a affaire au problème du sens de lecture qui est présent dans d'autres textes de Papillon : il faut situer un début qui ne se trouve pas forcément au début de la phrase ou du poème. La construction serait donc en fait cyclique, avec retour au point de départ.

Voici maintenant le sonnet de Sponde extrait d'Essay de poèmes chrestiens.

 

Tout s'enfle contre moy, tout m'assaut,  tout me tente,

Et le Monde, et la Chair, et l'Ange révolté,  

Dont l'Onde, dont l'effort, dont le charme inventé

Et m'abysme, Seigneur, et m'esbranle, et m'enchante.

 

Quel nef, quel appuy, quelle oreille dormante,

Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté,

Me donras-tu ? Ton Temple où vit ta Saincteté,

Ton invincible main et ta voix si constante.

 

Et quoy ? mon Dieu, je sens combattre maintesfois

Encore avec ton Temple, et ta main, et ta voix,

Cest Ange révolté, ceste Chair, et ce Monde,

 

Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera

La nef, l'appuy, l'oreille, où ce charme perdra

Où mourra cest effort, où ce rompra ceste Onde.

 

Il y a trois réseaux sémantiques avec deux sous-ensembles antithétiques : le monde (temple, eaux), le corps (chair, efforts), l'esprit (voix, charme). Dans les deux derniers vers, l'ordre des éléments est renversé afin de briser la structure trop rigide et monotone de l'enchâssement. Ce renversement incite à revenir au début du poème.    

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