mardi, 16 août 2005

Fichaises

Le Monde consacre une série d'articles aux inepties proférées par Greenberg et Ruhlen au sujet de la prétendue langue primitive.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-680448@...

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-680449@...

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-680450@...

Commentaires

Vous serait-il possible de développer votre opposition aux inepties en question ? Je n'ai aucune compétence en la matière, mais l'idée d'une langue originelle ne me semble pas forcément ridicule a priori, même si l'on est loin d'avoir démontré son existence. Je ne sais pas si une telle racine commune existe, mais j'aimerais en savoir plus sur votre opinion apparemment tranchée.

Écrit par : Tanguy Cardo | mercredi, 17 août 2005

Ruhlen reconstruit d'abord des familles de langues, puis tente de reconstruire la langue source de chacune de ces familles, il remonte ensuite dans un arbre où les familles se rejoignent afin de former de super-familles, etc. La démarche linguistique pour observer l'évolution était jusque là inverse : on reconstruit d'abord l'évolution de chacune des langues, on établit alors la langue source (par exemple, le vieux germanique pour les différentes langues germaniques, puis l'indo-européen pour les langues IE) et c'est alors que l'on peut parler d'une famille de langue. C'est donc d'abord un problème de méthode : le tokharien n'était pas connu comme une langue IE au début du siècle dernier, la place de l'arménien dans les langues IE était fort discutée avant Ernoult, l'albanais et le roumain (plus le proto-dace sur lequel on ne sait quasiment rien) ont formé un temps une sous-famille IE, le ligure selon les dernières études serait une langue IE proche du celtique continental alors que les ouvrages des années soixante en faisait une langue autochtone comme l'ibère, le proto-basque, l'étrusque, il y a eu un moment un ensemble dit italo-celtique (latin, osque, ombrien, etc. et langues celtiques), l'identification du lépontique comme troisième langue du celtique continental (à côté du gaulois et du celtibère qu'il ne faut pas confondre avec l'ibère) remonte à dix ans. Il faut établir la parenté des langues avant de considérer cela comme un fait et cela se fait par l'établissement de lois de correspondances phonétiques (par exemple, les deux mutations consonantiques du germanique ancien qui permettent de différencier les langues germaniques, le rhotacisme du latin qui l'éloigne du grec mais aussi du gaulois et des langues italiques, l'opposition de langues en Q et de langues en P pour les langues celtiques, l'opposition des langues satem et des langues centum en IE, cette dernière est à la base de toutes les autres études d'ailleurs).

Le travail de Ruhlen fait donc fi de toutes les précautions épistémologiques. Il est déjà difficile de parler d'indoeuropéen, c'est avant tout une hypothèse, une base de travail, mais justement Ruhlen accuse l'ensemble des linguistes d'idéologie : c'est la méthode utilisée pour l'indoeuropéen qui serait mauvaise, on l'appliquerait à d'autres langues par pur européocentrisme selon lui afin de conserver une spécificité aux études sur l'IE tandis que les autres langues seraient délaissées. Toutefois, pour reconstituer ses familles de langues, il prend des objets assez peu comparables : des langues sans écriture et récemment découvertes, des langues à écriture pour lesquelles il n'existe aucun indice phonétique ancien parce qu'elles sont notées dans un système idéographique. Il y a un mélange de stades différents dans l'évolution phonétique. Il y a même un problème de datation car il donne une racine pour le mot chien (kuan) et c'est plus que problématique...

Cela dit, Ruhlen n'est pas un idiot. Il s'appuie aussi sur des faits beaucoup plus sûrs : on sait que dans la plupart des langues, il y a quelques mots qui demeurent stables (ils évoluent phonétiquement, mais on ne les emprunte presque jamais à une autre langue) : ces mots sont les termes de parenté (père, mère), les nombres (jusque trois parce qu'après c'est plus compliqué), des parties du corps (dent, cœur, pied, œil, tête, doigt), des mouvements (porter, droite, il y a un tabou pour gauche), des éléments (eau, terre, mais pas mer ou feu). Si on peut reconstituer une langue primitive, ce sera à partir de ces mots qui appartiennent au fond primitif des langues (sauf cas d'évolution métaphorique comme pour tête en français).

Écrit par : Dominique | mercredi, 17 août 2005

Si je comprends bien ce que vous dites, mais je me noie parfois dans votre érudition, on procède ordinairement du plus anicien au plus récent pour tenter d'établir une "filiation" entre deux langues. Ceci explique que (d'après les articles vers lesquels vous redirigez) l'on ne remonte pas aud-là de 7.000 ans. Si je pense avoir compris vos réticences face au travail de Ruhlen, ne peut-on nénanmoins imaginer que la méthode inverse de recherche de "parenté" permette de dépasser cette limite ? Que Ruhlen s'y prenne mal, avec des a priori et des approximations (comme souvent quand on veut absolument qu'une théorie soit validée par ses propres recherches), d'accord, mais est-il totalement inimaginable de concevoir une méthode "ascendante" ?
(le nombre de guillemets utilisés démontre sûrement la faiblesse de mes connaissances en la matière...)

Écrit par : Tanguy Cardo | mercredi, 17 août 2005

On part du plus ancien. Certes. Mais il faut s'entendre d'abord sur ce qui est vraiment ancien : on a des attestations du vieux germanique dans des textes germaniques et dans des textes latins, cela donne une base pour voir comment ont évolué les langues germaniques du nord et de l'ouest. Mais on a aussi des textes plus anciens en gothique dans un alphabet particulier et là il y a un hic : le gotique est sans descendance et il est isolé. Toutefois, il permet de reconstituer un proto-germanique et d'imaginer ce qui existait avant la première mutation consonantique.

Ensuite, il existe des langues qui ont des évolutions plus ou moins rapides. Il est presque inutile de compter sur le latin archaïque des débuts de l'écriture, cette langue avait déjà considérablement divergé par rapport aux autres : le grec non attique fournit des indications plus sûres pour une comparaison avec le sanscrit (langue la plus anciennement écrite), le grec s'est peu modifié que ce soit dans l'Antiquité ou même entre l'Antiquité et aujourd'hui. En général, on ira aussi rechercher une preuve de la filiation IE en observant une langue très conservatrice comme le vieux-lituanien ou le vieil-arménien. Deux mots proches ne suffisent pas à faire la parenté de deux langues.

On imagine alors un son X qui expliquerait la divergence, ce sont par exemple les « voyelles » H1, H2, H3, ou les « consonnes » Bh, Kw, etc. Ces phonèmes ne sont que des hypothèses et c'est à ce stade que se trouve le mur de l'IE (6 000 ans avant J.-C. est une hypothèse fondée en partie sur l'archéologie, non sur la linguistique). Au stade supérieur, il faudrait pouvoir disposer d'une autre Ur-langue aussi bien décrite, on pourrait alors comparer deux familles de langues afin de former une super-famille, mais l'autre langue source la mieux décrite est le proto-sémitique. Pour les autres, on manque de renseignements sur leur état ancien. C'est pourquoi les idées de nostratique ou d'austrique ne me semblent pas apporter suffisamment de garanties.

La méthode inverse, constituer des familles, puis voir ensuite leurs relations est utilisée en génétique linguistique. C'est à prendre avec beaucoup de pincettes (je me méfie des questions raciales), mais il y a une correspondance assez forte entre les différentes familles génétiques et les différentes familles linguistiques. On voit ainsi fort bien les isolats basco-gascon, balte, écossais, scane. Greenberg est parti de cette démarche génétique, il a observé le recoupement entre limites tribales et filiations génétiques en Afrique et il a permis le regroupement d'une famille linguistique que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de langues bantoues (ces langues ont commencé à diverger il y a 3 000 ans après une migration vers l'Afrique centrale et le sud de l'Afrique à partir du Nigeria). Le problème, c'est que Greenberg a voulu ensuite étendre sa méthode au niveau supérieur et que Ruhlen l'a érigée ensuite en idéologie. Greenberg a eu une intuition pertinente et géniale ; même si elle prenait les méthodes existantes à rebrousse-poil, elle a permis de faire apparaître une famille de langues qui sans cela aurait mis des siècles à être reconnue. Toutefois, il me semble qu'elle ne peut pas être généralisée vu la connaissance très fragmentaire des langues ayant été parlées dans le monde.

Écrit par : Dominique | mercredi, 17 août 2005

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