mardi, 31 mai 2005

Pichette, un

Je me suis pris de passion pour les mots. Je découvre qu'ils ont un corps, une histoire qui part du temps jadis ou qui commence d'aujourd'hui. Je goûte les mots naturels des parlers maternels et les mots savants issus des langues anciennes. Il paraît y avoir des mots qui touchent d'emblée l'intelligence du cœur, des mots qui pénètrent patiemment dans la raison, des mots que l'on ne saisit qu'au jour que répand la lampe de l'esprit, et des mots d'au-delà que seule l'âme a la grâce d'entendre. (Mais ne nous voilons pas la face, il y a de ces mots si grossiers, si bas qu'ils dénaturent la bouche et il y en a de tellement fabriqués, de tellement cuistres que ce sont des épouvantails à Muses.) Je fais du vocabulaire comme d'autres cueillent ou moissonnent, à la différence que je récolte ce que les gens de mon pays ont persévéramment semé au cours des siècles. J'apprends qu'un melon riche en sucre est un sucrin ; que les noisettes qui croissent par bouquet de trois forment un trochet ; qu'un bois noueux sur lequel le rabot broute est un bois rebours ; que les arbres se plantent en ligne, en espalier, en échiquier, en quinconce, en plein vent et qu'ils se greffent en écusson, en couronne, en berceau, sur genou, au coin du feu ; qu'on appelle glabelle l'espace nu compris entre les sourcils, et taroupe, le poil touffu qui pousse dans cet espace ; que les pêcheurs côtiers appellent folle un filet à larges mailles pour prendre les raies ; que la nonpareille désigne un ruban de couleur très étroit et une dragée de couleur très petite ; que la trace du contact d'un pain avec un autre dans le four est une baisure, et le coup que deux toupies se donnent en tournoyant, une guiole ; qu'une noix se compose de quatre cuisses ; qu'il y a une fraise nommée quatre-saisons, une lamproie sept-œil, un haut-de-forme huit-reflets, un cerf dix-cors,  un chandelier onzaine, une épinoche quinze-épines, un oiseau quarante-langues et une achillée millefeuille et un parfum mille-fleurs... Ainsi de surprise en surprise.

Henri Pichette, extrait du Puzzle (1943-1946).

Commentaires

2005-05-31 14:49:07
Marianne Dorléac
Merci pour ce nonpareil !

"J'aime ce qui me nourrit : le boire, le manger, les livres"
Etienne de la Boétie

Écrit par : Commentaires | lundi, 29 mai 2006

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